‹ La Vie Des ImagesChapitre 49 sur 155 · MARNE DIES · texte numérisé non relu

MARNE DIES

mêmes difficultés et atteint, à la même cadence, les mêmes résultats. Pour animer la pierre ou le bois, les Grecs, comme feront les romans d'Ile-de-France, dégagent d'abord la tête, et, pour exprimer la vie par la mobilité des traits, le premier jeu physionomique qu'ils inventent est le sourire, un demi-sourire qui nous semble une grimace figée ; voilà pourtant le premier signe par lequel la spiritualité se manifeste de manière visible : on l’observe, on l'interroge comme le premier frémissement qui annonce le réveil, la première palpitation où l’on reconnaît l’âme enclose dans cette matière. Cependant, les bras et les jambes, sont si évidemment faits pour jouer que le sculpteur s’ingénie pour les libérer de leur gaine de pierre ou de bois. Les Grecs qui regardent leur statue isolée sur un socle com-

prennent immédiatement le rôle des deux jambes, qui est

Fig. 127. — PLIS TOURMENTÉS. Les PLEURANTS des tombeaux bourguignons (tombeau de Philippe le Hardi, à DIJON) sont comme autant de variations sur le thème de la draperie. Les moindres gestes des figures se résolvent en un tumulte de plis ; plus que les visages, les robes expriment la tristesse des pleurants.

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un rôle de support, et ils appuient fortement sur le sol les deux pieds comme des bases de colonnes. Les pieds des statues chartraines plongent comme des pieds de pendus.

Tandis que la statuaire asiatique, dans cet assouplissement par degré de la pierre qui devient chair, s'arrête aux jeux des membres, les Européens, par deux fois, chez les anciens Grecs et au moyen âge, continuent à suivre l'animation de la matière, c’est-à-dire l’assouplissement de la pierre aux mouvements de la vie, jusque dans l’inclinaison de la tête, l’inflexion de la hanche, le modelé de l'abdomen, et l’on sait assez par l’œuvre d’un Praxitèle ou d’un Michel-Ange que les plus belles attitudes de la statuaire, les plus expressives de vie, tiennent moins au jeu mécanique des jointures qu'aux indiscernables mouvements du modelé qui suggèrent la souplesse profonde des viscères, la respiration du thorax, le roulement des muscles contractés ou détendus et la torsion du tronc sur les hanches. Si l’on voulait accentuer ce contraste entre deux arts et deux esprits, il sufñrait d’opposer les deux formes créées par l’Europe et l’Asie, et si caractéristiques qu'elles semblent faites à l’image de leur génie.

L’Asie a créé le taureau ailé, et la Grèce le centaure. Le taureau pèse lourdement, malgré ses ailes d’aigle. Ses courtes pattes portent cette masse comme les roues d'un lourd chariot. Quand il court, il boule, d’un bloc. Sa silhouette exprime la masse, mais non le mouvement. Le centaure, avec sa croupe de cheval et son torse humain, s’allonge ou se recourbe, se ramasse ou se détend ; gonflé par sa force, étiré par son élan, il est modelé par l'énergie qui l'emporte. C'est la plus forte image de vie que l'art humain ait créée ; en face, le taureau ailé est une image de façade, une décoration grandiose, mais inerte. Ainsi l’art asiatique restera-t-1l toujours une parure de surface, tandis que l’art européen tend à saisir l’âme interne et anime ses créatures en allant chercher au plus profond de leur être le principe de vie. La sculpture, avant les Grecs, façonnait des mannequins avec des visages parfois expressifs, des proportions qui pouvaient être élégantes, des attitudes qui pouvaient être naturelles, mais la souplesse et la vie n'avaient jamais pénétré très profondément. Une statue égyptienne est un bas-relief à quatre faces, et les quatre plans du cube d’où on l'a dégagée restent visibles sur les quatre côtés. Les Asiatiques, même, ont visiblement préféré le bas-relief à une seule face. Le génie grec et européen a fouillé plus hardiment le mécanisme secret du corps humain et, chez les Européens, la statuaire

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