L'AMNELEN" "ET" LA PENSEE A
Fig. 7.— LE TRAVAIL DES FUSEAUX. Ver MEEr DE DeELrr, dans ce délicieux tableau du Louvre, a fait converger la lumière, le regard de sa dentellière et notre attention sur le travail menu, agile des phalanges et des fuseaux; el la mobilité des facettes de clarté évoque le léger cliquetis des ongles et des navettes. Cependant, les fils blancs s'entre-croisent, se nouent el, peu à peu, la fine dentelle se dessine sur le métier.
le même aspect qu'elles nous présentent, la même impression qu'elles font sur nous. Tout ce que la main humaine a façonné nous est intelligible ; la nature, quand elle passe dans l’art, subit un traitement qui la rend plus aisément assimilable à la pensée. À cette œuvre d’art immuable, préparée pour notre intelligence, la nature oppose ses aspects changeants, complexes, impénétrables, bien que dociles aux interprétations les plus diverses. Que plusieurs peintres s'appliquent à copier le même visage ou le même site ; il en résultera des portraits et des paysages parfaitement dissemblables et d'autant plus différents peut-être que les artistes auront fait un plus grand effort pour atteindre à la vérité. Mais si, au contraire, ils copient un tableau, ils pourront atteindre à une identité totale. Car l'image de l’art est composée d'éléments limités qu'il est possible de retenir ; la nature offre sa complexité infinie, les reflets insaisissables d’une mer en mouvement. Aussi, dès qu'elles apparaissent, les images de l’art ont tôt fait de fixer notre vision ou notre conception de la nature. Les artistes nous apprennent à voir. Sinon, comment pourrait-on expliquer que les générations se soient accordées à reconnaître en des images aussi différentes une nature que nous supposons avoir été immuable ? Ce sont vraiment nos habitudes visuelles que commande la succession des styles, et le naturalisme le plus absolu, c'est-à-dire notre conception de la nature, ou encore même la nature telle qu’elle nous apparaît, sont des variables sous la dépendance de la mode. Bref, notre nature est en partie création de notre art. < Attribuer un tel rôle aux images peut paraître exagéré. aujourd'hui que notre mode d’expression le plus habituel est l'écriture, et surtout l'écriture imprimée. Il y a longtemps que le livre a détrôné l’image. Mais, pendant des siècles d'humanité, l’ordre d'importance des deux langages fut inverse : ce sont les liseurs qui étaient le petit nombre, tandis que régnaient les images ; le nom était remplacé
par un écu dont les armes parlaient aux yeux ; dans les rues, on ne lisait pas des lettres, mais on voyait les statues des niches et les tableaux des enseignes. Dans le monde antique, la société littéraire paraît avoir été fort réduite ; le livre était nécessairement très peu répandu; les découvertes de l'archéologie montrent au contraire à quel point l’image foisonnait, sculptée ou peinte, sur les places publiques, comme dans les maisons. Et les anciens étaient bien loin de nier que l'observation visuelle fût à l’origine de notre pensée ; ils y croyaient d'autant plus que beaucoup pensaient, comme Démocrite, Epicure et Lucrèce, que les objets impressionnent notre vision en détachant de petites images, ou idoles, qui viennent en contact avec nos sens, et même pénètrent dans nos âmes ; en matérialisant ainsi la transmission de la lumière, ils expliquaient comment ces (idoles » apportent avec elles les vertus et qualités des corps d'où elles se détachent. Pour eux, contempler une chose était presque assimilable À respirer une odeur, Cette conception simpliste expliquait l’action des images sur la pensée qu'ils avaient parfaitement reconnue.
C'est sur les phénomènes de la croyance que l'action des images apparaît avec le plus d’évidence. Là surtout, l'art humain nous est indispensable pour nous représenter le monde surnaturel, à tel point que l’activité plastique est un des principaux aspects de la vie religieuse. Ce sont les marbriers grecs qui ont peuplé l'Olympe, ou tout au moins déterminé la physionomie — et par suite le caractère — des dieux paiens. Dans les croyances hindoues, le monothéisme, pour se concilier avec la variété des idoles, a obligé les théologiens à imaginer des dogmes extravagants. Zeus aussi, lorsqu'il fut définitivement avéré qu'il avait forme humaine, suggéra bien des métamorphoses pour justifier sa présence sous les apparences les plus dissemblables. Assurément, l’action de l’art sur le chris-
Fig. 8 — MAIN DE MO- DISTE. Cette MODISTE DE DEGAS nous amuse par la vivacité légère, insaisissable, de ses petites mains. Elle ne saisit rien, elle touche à peine.
Du bout de ses doigts maigres, elle chiffonne un ruban, pique une fleur, attache une plume, plante une épingle ; et chacun de ses gestes est vif, preste, instantané, précis comme le coup de bec de l'oiseau qui picore. L'œuvre s'achève sans que l'œil saisisse le mystère EST
de celte prestidigitation. —