‹ La Vie Des ImagesChapitre 85 sur 155 · UN · texte numérisé non relu

UN

Fig. 246. — DOLMEN DE LOCMARIAQUER. Les menhirs, cromlechs, dolmens, depuis des temps indéfinis, étonnent les hommes par leur masse et les inquiètent par le mystère de leur destination. Leur origine échappe entièrement à notre curiosité; mais les hypothèses n'en sont que plus ardentes pour eur découvrir un sens.Les innombrables légendes nées de ces mégalithes ne sont que des formes naïves et spontanées de la recherche archéologique. Le problème est toujours le même. Pourquoi des hommes ont-ils soulevé ces pierres dont le poids dépasse tellement les facultés physiques de l'espèce humaine? Ce problème est si obsédant qu'il a influé sur la psychologie de bien des peuples. Les pays à monuments mégalithiques sont des pays à légendes.

CARE RESeDES

IMAGES

sités d’antiquaire. Tout ce flot de poésie qui traverse l'épopée nationale sort d'une source archéologique. Virgile savait que les paysages et les monuments sont l'âme de l’histoire. Avant d'achever son Énéide, il voulut voir les sites de Pergame et refaire le voyage de son héros. Après tant de méditations sur les paysages de la Méditerranée, il ne put résister à l'appel des images, pierres, sites, îles, caps, qu'il venait d'évoquer dans ses descriptions. Mais il mourut au retour de son pèlerinage poétique, et les couleurs qu'il rapportait d'Orient s’éteignirent avec sa vie.

Trente siècles après Évandre, vingt siècles après Virgile, nous faisons à notre tour notre pèlerinage sur cette terre. Une promenade sur le Palatin et dans le Forum nous conduit bien souvent devant les vieilles pierres d'où ont levé les légendes de la Rome primitive. Historiens et poètes, Virgile et Tite-Live, quand ils ont conté l’enfance de la Ville Imperiale, pouvaient voir tous les jours la grotte du Lupercal, la rive où le Tibre débordé avait déposé le berceau des deux enfants, et la cabane du berger Faustulus qui les avait recueillis. Toutes ces vieilles choses ont disparu sous les ruines et par l'usure des siècles. Mais voici maintenant que la pioche des archéologues rend à la lumière de très anciennes maçonneries où il faut reconnaître les restes d’un village latin qui se dressait là, dix siècles avant Auguste. Ainsi les hommes de l'Empire n'inventaient pas quand ils plaçaient sur le Palatin le berceau de leur ville, ils ne faisaient que recueillir et préciser les confidences de blocs frustes et de quelques tombeaux. Ils installaient donc les deux fils de la Louve dans un hameau du Palatin. Qui nous dira maintenant par quelles suggestions la grotte du Lupercal et l'étymologie de son nom ont composé la légende de la Louve? Une Louve authentique s’agite aujourd'hui dans une cage à l'entrée de la place du Capitole ; sa présence n’est pas seulement une fantaisie spirituelle. Elle précise et vivifie un mythe émané mystérieusement de ces collines légendaires. Et l'imagination qui a travaillé sur ces reliques a même été timide. Les archéologues d'aujourd'hui fixent à cette première Rome bâtie sur l'antique Germalus une date qui dépasse de beaucoup la chronologie de Tite- Live. Les vieilles maçonneries qu'ils avaient sous les yeux autorisaient les Romains à reculer leur naissance et à grandir leur noblesse.

Sur le Forum, on voyait une pierre noire dont les anciens ne connaissaient plus la destination et que la croyance populaire avait interprétée comme le tombeau de Romulus

L'AMLEIGE ND E

ou celui du berger Faustulus, son père nourricier. Une légende s'était donc formée qui enterrait Romulus sur le Forum, et cette dalle funéraire maintenait cette tradition contre une autre version de la mort du héros qui le faisait disparaître dans une assomption au ciel. Ici encore, on a trouvé le monument, le support matériel de la légende. Les fouilles ont dégagé la pierre noire de Romulus; elle continue à susciter des croyances, car, après avoir ému la piété patriotique des anciens Romains, elle éveille aujourd'hui la curiosité des touristes et l'imagination des archéologues. La légende de Romulus n’a pas cessé de rayonner de ce tombeau. Auprès de la voie Sacrée, nous nous arrêtons aujourd’hui devant un dallage de travertin, les restes du lac Curtius. Les anciens l'ont beaucoup vénéré, mais ils ne savaient comment expliquer la survivance de cette nappe d’eau sur une place maçonnée entièrement. De ce lac et de son nom surgirent donc plusieurs légendes, et des histoires miraculeuses vinrent justifier la vénération dont on entourait ce lieu saint et dont s’étonnait elle-même la piété romaine.

Un peu plus loin, au pied du temple des Dioscures, la fontaine Juturne était aussi entourée d’une vénération propice aux légendes. Les vieux Romains avaient cru voir les chevaux altérés de Castor et Pollux se pencher sur ces eaux. Sans doute expliquaient-ils ainsi la proximité de cette eau et du temple des Dioscures. Dans ce chaos de ruines où les siècles se mêlent, la pioche des archéologues, à force de fouiller, dépasse la Rome historique et atteint aux profondeurs de la préhistoire. Un mégalithe, une citerne, une grotte, une source nous conduisent aux siècles d’or de Saturne, au temps où les sept collines ne portaient encore que quelques huttes rondes et pointues, comme sont restées les meules de paille de Toscane et d'Ombrie. Alors ces lieux encombrés de ruines et d'histoire nous paraissent vides, les sept collines attendent le destin d'Énée et ses compagnons n'ont pas encore abordé aux rives de Lavinie. Mais déjà le site est prêt d'où naîtront les mythes quand le peuple roi, rendu orgueilleux par sa puissance, voudra embellir ses origines. Et, comme pour mieux nous montrer que toute cette religion nationale n’est pas sortie de l’histoire, mais de la géographie, je veux dire du sol et des ruines qu'il porte, les légendes latines laissent presque toujours voir qu'elles sont plus jeunes que les monuments auxquels on les rattache. Les pierres — souvenirs sur lesquelles portent les cultes romains — datent du temps où Rome n'était pas encore née. À l’origine, une pierre, une grotte,

DE SREP/PERIRES

Fig. 247. — GÉOLOGIE ET ARCHITECTURE La nature a donné à l’homme l'exemple de ses premiers monuments. Elle lui a prêté ses grottes avant qu'il ne fit des dolmens; elle a taillé, modelé les énormes galets qu'il s’est appliqué à soulever et à entasser. Au milieu de certains champs de mégalithes — comme à PoRTZIC, EN BRETAGNE — on ne distingue pas toujours nettement les pierres disposées par la main humaine et celles qui ont été jetées là par les forces géologiques. Sur les rivages bretons qui révèlent partout la lutte millénaire de la roche et de la vague, bien souvent un menhir se dresse, si net, si droit que l'on croit y reconnaître la volonté d'un architecte bien plutôt qu'un accident mécanique.

un monument sacré. Quelles mains l'ont construit? Le souvenir en a été perdu. On sait seulement que ce monument porte un nom et reçoit un culte. Et voici que, pour justifier ce culte, un rationalisme naïf invente des histoires merveilleuses. La croyance devient curieuse et développe en récits ingénieux des étymologies fantaisistes. C'est là l'enfance de l'esprit critique. Il restera fidèle aux habitudes de sa jeunesse. L'histoire moderne qui analyse la psychologie confuse de. cgs croyances passées n'a pas de meilleur guide que les formes et les noms qui ont survécu, l'iconographie et l'étymologie. Nos pensées et nos œuvres se nourrissent les unes les autres. Dans cette communion du monde des formes et de la vie morale, il ne faut point oublier le rôle des images et que l’art donne à la pensée autant qu'il en reçoit.

Les mythes grecs sont des paysages qui deviennent des statues. Dans les roches et les plantes, dans les sources et les flots de la mer, l'imagination soupçonnait comme des sentiments et des volontés humaines. La poésie a brodé quelques aventures romanesques sur la trame de ces croyances ; ces métamorphoses ne sont pas seulement des fantaisies littéraires ; elles expliquent ingénument pourquoi dans les choses une âme vit, ainsi que chez les hommes. Les sites de l'Odyssée, comme ceux de Théocrite, mêlent le merveilleux à la réalité, comme si les

Fig. 248, — UNE IDOLE MYS- TÉRIEUSE. Une étrange figure de pierre à QUINIPILY, près de PONTIVY, continue de recevoir un culte clandestin malgré les interdictions ecclésiastiques. Elle n'est pas d'un style facile à définir; elle est sans doute { AŸ) la copie, ou reconstitution, de quelque ÿ L, « 4)) Ü sfatue plus ancienne qui a été détn} À K 27e 904 j

truite. Quoi qu'il en soit, bien que rien ni personne ne puisse lui don-

Page 1