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de pierre, dont l'attitude et le
style rappellent certains traits d'ar-
chaïsme des statuaires antiques ou | médiévales, conserve le prestige d'une idole sacrée ; elle écoute des prières, accepte des offrandes et, sans doute, opère des miracles. À la suite de quels événements une lelle image s'est-elle installée au cœur de la Bretagne? Elle sy maintient, malgré toutes les interdictions eccléstastiques , comme un témoignage de la solidarité indissoluble de la croyance et de l'image. Il suffit d'une statue pour créer un culte, ou tout au moins pour préciser une croyance. La vie pratique nous a façonnés de telle sorte qu'il n'y a pour notre esprit d'autre réalité que ce qui se peut voir ou toucher. Le concept du divin doit accepter luimême celte exigence du «senscommun). Les Grecs classiques s'étonraient aussi de la persistance avec laguelle la foi rayonne des idoles les plus archaïques et les plus bar-
bares.
différents règnes des êtres n'étaient pas encore tout à fait fixés. Les rochers qui dressent leurs dos abrupts sur la mer bleue ne sont pas loin du temps où ils étaient des dragons. À l'entrée de la rade des Phéaciens, on voyait un énorme récif; on eût dit un vaisseau. En effet, c'était bien un navire pétrifié par Poséidon ; les rives et les détroits de la Méditerranée sont ainsi parsemés d'écueils dont les plus pittoresques furent des monstres. Et les navigateurs, tandis qu'ils manœuvrent pour éviter ces récifs, se content les aventures des géants malfaisants. Du haut d'un promontoire de Sicile ou de grande Grèce, le cyclope Polyphème lança un jour d'énormes roches pour couler la barque qui emportait Ulysse et ses compagnons. Le rusé put échapper, mais les rochers qui l'ont manqué montrent leur tête noire sur les flots bleus. Et sans doute est-ceencorel'un d'eux qui écrasa Acis et Galathée, les deux amoureux surpris par le jaloux. Les assauts du flot contre le récif ont suscité bien d’autres mythes. Le roc sur lequel
ÉAREVITE DES
IMAGES
la vague échevelée vient se jeter pour s'enfuir aussitôt, ce roc impuissant à retenir la forme fugitive, devient un amoureux balourd qui gémit et supplie devant la blonde Néréide qui glisse et danse sous ses yeux. D'autres métamorphoses ont fleuri sur ce paysage. Quel marin n’a dans sa mémoire le spectacle de la mer riante sous les flèches d'or du soleil? Un promontoire immobile qui s'avance sur la mer mouvante et dominant les taches blanches de l'écume ; il semble un pâtre méditatif qui regarde courir les moutons sur la mer. Ainsi va s’enrichissant, s’humanisant, ce rocher mythologique, et toutes les fables où il apparaît nous semblent lumineuses et enchantées parce que, dans leurs fictions, elles enferment une nature radieuse.
Il n'était point, en Grèce, de rocher un peu illustre qui ne fût quelque héros devenu pierre. Ovide nous a conté les circonstances romanesques de ces Métamorphoses : Émus et Rodope, Lycas, Scyron, Scylla : et combien d’autres dont on pourrait dire :
Nunc gelidos montes, mortalia corpora quondam.
Et les récits du poète ne font que prendre à rebours la formation des mythes ; c’est le rythme habituel de notre pensée ; l'homme cherche une intention dans les formes, et ces formes deviennent de la vie et de la pensée matérialisées. La mythologie est un peu comme la phase religieuse de la géographie. Parmi les plus belles espèces de la faune méditerranéenne, il faut compter les dieux du paganisme. Bien des mythes primitifs ne sont que des tentatives de l'esprit humain pour expliquer les phénomènes naturels. L'attention, l'étonnement vont d’abord à l’exceptionnel, et c'est devant les étrangetés du ciel et du sol que notre intelligence est éveillée. La plaine uniforme, l’azur serein n'excitent pas la curiosité ;: mais la foudre, ou des roches suspendues à des pentes abruptes! Il y a dans ces spectacles une force visible, une action ; nous y voyons un effort et une volonté. Sous les formes les plus diverses, nous supposons un être moral à notre image. Un orage est de la colère, un chaos pierreux de la bataille. L'étroite vallée de Tempé, entre l'Olympe et l'Ossa, est un ravin de fracture régularisé par le travail d'un torrent. Le cataclysme reste apparent, et l'imagination qui ne dispose pas de notions géologiques pour reconstituer ce drame terrestre ne peut expliquer ce spectacle de violence qu’en y mêlant des Titans furieux. Ces montagnes déchirées, les légendes thessaliennes y ont vu les traces d’une bataille
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CPAMESEPEIC'EN DE
DES PIERRIES 145
Fig. 24) à 252. — MENHIRS CHRÉTIENS. Les pierres sacrées traversent les âges et s'accommodent des croyances successives. On leur demande seu-
lement un signe de soumission au dogme. Le premier menhir (à gauche) est adossé à la CATHÉDRALE pu MANS : le deuxième (PoNTivY), le troisième (TRÉ-
GUIER) comptent parmi les innombrables mégalithes adoptés par le christianisme, et utilisés comme soubassement à la croix. Ainsi le culte que reçoivent
ces vieilles pierres est-il dirigé vers la dévotion chrétienne. Le développement, la multiplication des calvaires bretons a pour point de départ cette antique véné-
ration des pierres sacrées. Le petit calvaire (à droite) se dresse non loin des alignements de CARNAC. En Bretagne, plus qu'ailleurs encore, le christianisme a dû oublier sa vieille haine biblique des images.
de géants : ils voulaient, entassant Pélion sur Ossa, escalader les cieux ; mais, du sommet de l'Olympe, Zeus a répondu par la foudre et tout a croulé. Cette lutte de la roche contre le tonnerre est encore apparente ; l'imagination ajoute bien peu quand elle y mêle des êtres surhumains. Plus tard, Polygnote, représentant dans un portique de Delphes les hôtes des enfers, y plaça les géants qui poussaient et soulevaient les rochers de leur assaut criminel. Les visiteurs ne manquèrent pas d'interpréter l’action de Sisyphe comme un châtiment. Ils le virent chez Hadès, comme il se montrait dans la peinture, poussant éternellement une roche sur la pente d’une montagne, et, pour que le châtiment fût éternel, 1l fallut imaginer que le rocher, dès qu'il était au sommet, retombait à la base. « Rouler le rocher de Sisyphe », cette expression si énergique, si expressive d'effort inutile et de lassitude sans fin, elle est le dernier terme d’une série que l’on croit pouvoir remonter jusqu à son origine. Un site engendre un mythe ; le mythe inspire une image : l’image, une explication logique qui se résume en une pensée à la fois pittoresque et morale. Les concepts dont notre esprit joue ne sont-ils pas bien souvent le résidu d'images interprétées? Les impressions visuelles ne nous semblent-elles pas l'élément primordial de la pensée abstraite ? Pour raisonner, une algèbre verbale nous paraît plus aisée et plus souple que la géométrie des figures. Mais, quand les poètes parlent par métaphores, c’est LA VIE DES IMAGES,
que leur langage recherche la fraicheur et la jeunesse en remontant à la source d'images d’où est sortie notre pensée.
Les ruines des monuments humains enferment une puissance mythique à laquelle l'esprit le plus critique ne saurait résister ; les très vieilles pierres qu'une main a taillées ou déplacées nous obligent à imaginer l'être humain qui les a maniées ; notre intelligence est attentive à cette vue, comme si nous écoutions une voix lointaine. Mais le langage des pierres n’a pas la précision des mots ; il est d'autant plus émouvant, car notre imagination est libre de forger des aventures à la taille de ces ruines qui nous semblent agrandies par leur antiquité même, et, si elle reste attachée à ses débris, elle garde le champ libre à travers les siècles. Les découvertes de l'archéologie, en révélant la civilisation mycénienne, ont confirmé la véracité des poèmes homériques. L'Jliade n’est pas seulement de la fiction, sa poésie nous a paru d’une beauté renouvelée et d’un pathétique encore plus intense quand nous avons pu y reconnaître la peinture vraie d'une humanité qui avait vécu. Mais nous avons assez vu combien l'archéologie et la poésie se tiennent et se pénètrent. Il y a bien des raisons de croire que les récits homériques sont nés auprès des monuments de l'ère mycénienne. Quelques-uns des monuments qui ont inspiré ces légendes ont duré jusqu'à nous. La ville de Priam a été en partie effacée par des
villes postérieures, mais le souvenir n'en était pas entière-
ment perdu au temps de Virgile, puisque le poète voulut faire un pèlerinage sur son emplacement avant de mettre les dernières touches au récit de l’Enéide. Mais la ville d'Agamemnon est encore pour nous ce qu'elle était pour les aèdes homériques. Tirynthe est toujours « l'emmurée », la ville des remparts ; et cette épithète exprime l'étonnement devant l'énormité de l'appareil pélasgique, ces mêmes ruines que nous admirons aujourd'hui encore. Cet étonnement n'est pas né chez les hommes qui ont sou-
levé ces pierres gigantesques ;. il est d'une époque aux
Fig. 253. — LE «SAINT CORNÉLY» DE CARNAC. Les alignements de Carnac n'ont pas fini de faire travailler l'imagination des hommes. Une des légendes qui intéressent le plus les Bretons du cru est celle de sAINT Cor- NÉLY pape, pourchassé jusqu à Carnac par les païens. Ce sont ces païens pétrifiés qui s'alignent dans la plaine. Quant à saint Cornély, son nom en fait tout naturellement le protecteur des bêtes à cornes. Ceculte a donc tout ce qu'ilfaut pour intéresser les éleveurs. Une statue de pape de type courant fournit l'effigie du saint ; le sabotier du village y ajoute les deux vaches qui complètent maintenant son iconographie, justifient son culte en l'expliquant.
constructions plus légères. La poésie homérique conserve ainsi des traces d’un contact entre deux civilisations par l'intermédiaire des monuments. L'histoire humaine est parfois comme interrompue par des accidents ; des siècles de nuit séparent des périodes lumineuses. Quand, après la tourmente, l’homme reprend sa culture, des
monuments se dressent devant lui, dont il ignore l’ori-
ÉFATENSRE DES
IMAGES
gine ; la pierre se maintient et domine les générations disparues et les traditions brisées. Il s'étonne, il inter-
prête ces ruines ; il replace de l'humanité dans ces
. murailles désertées. Persée, Amphitryon, Eurystée, Hercule
viennent Jes construire et les habiter. Les légendes. fleurissent sur ces maçonneries fabuleuses ; attachées à la pierre, elles ne peuvent se disperser et s’évanouir, elles se conservent à travers les âges, défendues par ces remparts indestructibles.
Les deux lionnes qui se dressent sur la porte de Mycènes nous paraissent le sanglant génie des Atrides. Elles montent encore la garde devant un palais où régnèrent l'adultère, l'assassinat, le parricide et l’anthropophagie. Déja aux temps homériques, elles gardaient le passage vers une acropole rocheuse et déserte. Au temps d'Eschyle, ces fauves de pierre semblaient encore préciser l'âme du site farouche. La sauvage poésie de l’Orestie laisse penser parfois qu'elle a fleuri dans ce paysage. Le drame d'Agamemnon nous retient terrifiés devant la porte d'un palais. Et lorsque Cassandre, la prophétesse, doit, à son tour, franchir à la droite d'Agammemnon le seuil sinistre, elle s'arrête en extase prophétique et ses visions d’épouvante explosent en paroles confuses. Et l’on voit passer dans les images comme un souvenir de la porte fameuse ; elle voit Egysthe : (« quelqu'un médite la vengeance, un lion, mais un lion lâche qui reste au foyer ». Elle voit Clytemnestre : « C’est elle, la lionne à deux pieds qui dort avec le loup, en l'absence du noble lion, qui se tuera, malheureux! » Et quand, plus tard, les vieillards du chœur célébreront enfin le châtiment du crime, une évocation de l’écusson aux deux bêtes sera associée au nom d’Aga- . memnon : « Elle est venue enfin, la Justice qui venge les Priamides avec son lourd châtiment. Elle est venue dans le palais d'Agamemnon, double lion, double Arès ». Une épouvante domine tout le drame d'Eschyle qui semble parvenir des ruines de Mycènes, et l'image des lionnes a hanté le poète. Ces pierres fabuleuses et tragiques ont fait croire qu’elles furent habitées par les Furies d’une race.
Les voleurs antiques et les archéologues ont dévalisé la plupart des tombeaux de Mycènes. Mais encore au temps de Pausanias on montrait aux voyageurs les pierres sous lesquelles reposaient Agamemnon et Cassandre, Égysthe et Clytemnestre. Ce ne sont pourtant point des héros homériques dont on a trouvé les restes dans le sol. Dans l’{liade, les morts sont incinérés, et les tombes enfermaient des cadavres parés d’orfèvrerie. Pour le poète
PPASISEC END E
homérique, l’Acropole de Mycènes était déjà des ruines lointaines. Ici encore, la légende ne donne point l’origine du monument ; elle est plus récente ; c'est le monument qui a inspiré la légende. Comment les poètes dégagent
l'âme de ces lieux hantés de souvenirs, Eschyle encore va
nous le faire comprendre. L'Orestie est bien le drame des.
ruines maudites du Palais et de la Nécropole. Agamemnon est la tragédie de la porte aux lionnes sanguinaires ; dans les Choéphores, le personnage principal ne parle ni ne se montre ; sa volonté n’en est que plus farouche sous ce tombeau muet. Oreste paraît ; il vient venger son père. «Sur ce tertre, je lance l'appel consacré : Père, prête l'oreille, écoute. » Électre etses compagnes joignent leurs lamentations et leurs prières, et tous se penchent vers la terre où veille le mort invengé : « Père, c'est toi que j'appelle... Terre, ouvre-toi, que mon père assiste au combat... Père, vois-tu ta couvée blottie sur ce tombeau. » C'est un thrène affreux où Oreste s’enivre des vapeurs de vengeance qui fument du tertre sanglant et, quand il se lève enfin, le pauvre enfant s’est gavé de haine et toutes ses énergies sont bandées pour le meurtre. C’est un dialogue tragique à travers la porte du tombeau. Eschyle n'a transenit que le cri du vivant, mais comme il est terrible, le silence du mort ! On dirait que le poète a entendu la voix formidable pendant une promenade solitaire dans la farouche nécropole.
On sait comment Athéna dénoue le drame. Les filles de la nuit qui ont pourchassé Oreste jusque dans l’Aréopage se laissent apaiser ; elles acceptent un sanctuaire en Attique et ne courront plus à travers le monde, bavant le noir venin de la haine. Et cette vendetta qui vient mourir dans le pardon nous conduit du roc brûlé de Mycènes au frais bosquet de Colone, où Sophocle écoutait le chant du rossignol.
Pourchassé par les chiennes de sa mère, Oreste avait fui à Delphes, puis à Athènes. Il avait imploré la déesse, embrassé sa statue : ( Déesse, me voici dans ton sanctuaire ; jy attendrai, Déesse, les bras ainsi jetés autour de ton image, l'arrêt de la justice. » Et cette image, c'était la statue de bois, l'antique Xoanon tombé jadis du ciel et conservé dans l’Erechteion. Le malheureux parricide était donc venu dans le plus vénérable sanctuaire d'Athènes où se conservait, avec la statue d'Athéna, l'olivier de la déesse, et l’onyabritait encore les marques du trident dont Poséidon avait frappé le roc, et même une sorte de citerne, la mer d'Erechtée.
Contemplons à notre tour ces reliques et choses sacrées,