ACTION DES IMAGES SUR LA CROYANCE
’ART se rattache au grand projet de l'homme, qui [ est de ne pas mourir. Ce mode d'activité entre,
.comme les autres, dans l’ensemble des travaux de défense par lesquels il combat les forces hostiles qui tentent de le détruire. Les naturalistes font remarquer que, dans l'échelle des êtres, les espèces qui atteignent au plus haut degré de force et d'intelligence sont celles qui, au lieu de céder aux conditions défavorables dela nature, y résistent et en triomphent ; tandis que les invertébrés acceptent la température de leur milieu, le vertébré s'organise, s’arme pour défendre sa chaleur et sa vie. Cette même résistance qui a dressé les espèces supérieures contre la nature n’a-t-elle pas inspiré à l’homme de façonner la matière pour son utilité ou son plaisir? Il s’est fait une maison pour lutter contre la chaleur et le froid, et l’une des raisons pour lesquelles il domine la nature, c'est qu'il est architecte. Mais, chose plus inattendue, en se révélant
CR sculpteur et peintre, il a inventé une arme nouvelle pour
se défendre contre la mort. Les plus anciennes images que nous connaissions, ces étonnantes figurations découvertes sur les parois de certaines grottes des Eyzies ou d’Altamira ne sauraient passer pour fantaisies ornementales, ni même pour des jeux d’oisifs bien doués pour le dessin, Leur emplacement au fond de cavernes profondes et ténébreuses écarte toute hypothèse sur des intentions décoratives, et le plus raisonnable est sans doute de supposer que les troglodytes, dessinateurs de bisons et de mammouths,usaient de ces images comme de sortilèges pour attirer le gibier ou le dominer. Chez ces hommes d'il y a cent ou cent cinquante siècles, des fantaisies artistiques sont moins vraisemblables que des préoccupations de chasseurs.
Mais ces formes sont trop lointaines et trop mystérieuses pour qu'on puisse en tirer argument. Au contraire,
les monuments de la civilisation égyptienne sont d’une
belle clarté ; si ses origines nous échappent, dans son ensemble, elle nous raconte quarante siècles d'art ininterrompu : il n’en est pas qui manifeste plus clairement la croyance et la volonté qui sont à sa naissance. L'Égyptien ne peut croire à la mort quand il voit le sol conserver si longtemps les corps qu'on lui confie ; alors, il donne au défunt une demeure inviolable et l’art s’ingénie à le munir des nécessités de l’existence : une statue-portrait, figure de bois ou de pierre à l’image du mort, pour suppléer aux défaillances possibles du corps organique embaumé, lié dans ses bandelettes, enclos dans son sarcophage ;
Fig. 268. —LE BON PASTEUR. LE BON PASTEUR païen d'origine grecque et chrétien (MUSÉE DU LATRAN). 1 n'est pas difficile d'imaginer comment ce thème plastique a pu fournir une comparaison, un mythe, des métaphores relatives au bon pasteur qui veille sur le troupeau, ramène les égarés, secourt les malades, soutient les faibles; d'où le succès de cette figure antique dans la première iconographie chrétienne. Il fut tel que cette statue a pu être adoptée par la religion nouvelle et survivre à la destruction des idoles païennes.
c'est pour le nourrir que l’on dépose dans le tombeau du blé, des fruits, et que l’on représente en peinture, sur les parois du tombeau, la récolte, la pêche, la chasse, des scènes de boulangerie, de boucherie, pour assurer, par cette image éternelle d’un ravitaillement symbolique, l'alimentation du défunt que les vivants finissent toujours par oublier. C’est aussi pour le guider dans le voyage aux enfers que l’on a peint sur les parois de son sarcophage les prières à dire, les dieux qu'il rencontrera et les rites qu'il dévra remplir. Les images continuent sa vie ter-
L'ANPE CD:ES
IMAGES
restre et le dirigent dans les mystères de l'éternité. L'art égyptien tout entier s'explique par ce dessein que l’homme a formé de continuer de vivre après sa mort.
Les arts plastiques sont toujours si étroitement unis à la vie religieuse qu’on ne peut séparer les deux activités sous peine de les rendre parfois inintelligibles. Durant les deux plus grandes périodes de statuaire, et sans doute aussi de peinture que nous connaissions, — art grec du VI au IIIe siècle avant J.-C., art chrétien occidental du XIIC au XVIe siècle — l’activité artistique n’est qu’un aspect de l’activité religieuse. Les sculpteurs grecs n’ont taillé le marbre que pour donner corps et figure à des divinités jusque-là fort confuses ; ce sont eux qui ont fixé les personnalités des Olympiens. Les sculpteurs du xHti° siècle n’ont pas créé absolument les figures principales de l'Évangile : ils les ont reçues d’une tradition qui remonte fort haut vers les origines asiatiques du christianisme : mais ils ont transformé profondément les types de Jésus, de la Vierge, et ils ont inspiré les figures de saints nombreux dont s’est enrichie l’iconographie chrétienne à la fin du moyen âge. Le développement de la plastique, notre admiration purement esthétique pour des œuvres aussi nobles que l’'Hermès de Praxitèle ou le beau Dieu d'Amiens ne doivent pas nous faire oublier la croyance primordiale d’où sont nés les dieux de pierre et de bois. L'artiste a fixé des personnalités confuses, il les à matérialisées dans une idole, parce que l'esprit humain est ainsi fait qu’il conçoit difficilement Dieu sans en faire une personne et qu'il ne peut imaginer une personne sans lui prêter un corps et un visage.
Cet anthropomorphisme s'accompagne d’une confusion inévitable, car elle répond au mécanisme même de la croyance : la confusion entre le Dieu et son image. L'idole s’imprègne de l’adoration qu'elle reçoit et qui la divinise. Ce n’est pas seulement le sauvage qui s’épouvante du fétiche sorti de ses mains. Le culte s'attache aux images ; les statues deviennent des êtres surnaturels. Cette croyance se renforce d’une pensée utilitaire ; l’image fixe dans un corps matériel la personnalité mystérieuse et fuyante des Dieux ; celui qui la possède en devient un peu le maître. Il peut s'adresser à elle avec la certitude d'être entendu. Sa présence est une protection ; une solidarité dans le bonheur et la détresse unit l’idole et son fidèle. La perdre, c'est perdre un protecteur tout-puissant ; son courage devant le danger, sa confiance dans la vie repose sur la possession de ce palladium.
Ainsi la statuaire se rattache-t-elle au sentiment le plus