‹ La vie des mots: etudiée dans leur significationsChapitre 16 sur 61 · IV. Synecdoque : Restrictions de sens · texte numérisé non relu

IV. Synecdoque : Restrictions de sens

§ 21 . Reprenons maintenant ces tropes et soumettonsles à l'analyse, afin de retrouver la marche que suit la langue quand elle les met en usage.

Nous considérerons d'abord la synecdoque , et, dans celle-ci , les restrictions de sens.

§ 22. Soit à exprimer l'idée de l'élévation de Jésus au ciel,Y Ascension de Dieu. Décomposons cette expression, nous avons un terme général ascension; c'est le déterminé; puis un terme qui en restreint la généralité,

1. La métaphore et la métonymie sont dans un rapport inverse; la métaphore assez rarement, la métonymie très fréquemment font passer du sens abstrait au sens concret; au contraire, la métonymie assez rarement, la métaphore très habituellement font passer du sens concret au sens abstrait.

Dieu; c'est le déterminant. — L'ascension de qui? de Dieu. Or, la langue courante dit, non la fête de l'ascension de Dieu , mais la fête de l'Ascension. Que s'est- il passé ici? Le déterminant s'est effacé devant le déterminé, qui s'est enrichi de l'idée qu'il exprimait.

Soit maintenant à exprimer l'idée de ville capitale , ville est le déterminé dont capitale est le déterminant. — Quelle espèce de ville est-ce ? c'est une ville capitale, principale du pays. Or, la langue courante dit simplement une capitale. Que s'est-il passé ici? Le déterminé s'est effacé devant le déterminant, qui s'est enrichi de l'idée qu'il exprimait.

Voilà donc deux procédés différents auxquels a recours la langue. Dans ce contact permanent de l'idée déterminante et de l'idée déterminée, l'une d'elles pénètre si bien l'autre qu'elle s'y absorbe.

A. Le déterminant absorbe le déterminé..

§ 23. Nous avons de nombreux exemples de ce cas dans la transformation de l'adjectif en substantif.

Ainsi les substantifs suivants se reconnaissent dès l'abord comme sortis d'adjectifs, par sous -entente d'un déterminé.

anglaise, c'est-à-dire [écriture] anglaise ;

la bise, c'est-à-dire la [température] bise, c'est-à-dire grise ;

bonne, c'est-à-dire [domestique] bonne ;

blanche, c'est-à-dire [note de musique] blanche ;

bâtarde, c'est-à-dire [écriture] bâtarde ,

bas, c'est-à-dire bas [de chausses], la partie basse des chausses ;

capitale, c'est-à-dire [lettre ou ville] capitale ;

les grands, c'est-à-dire les grands [personnages] ;

noire, c'est-à-dire [note de musique] noire ;

quarte, proprement quatrième, c'est-à-dire [parade] quatrième, t. d'escrime ;

ronde , c'est - à - dire [ écriture ou note de musique ] ronde ;

§ 24. Il peut arriver que, dans le cours de la langue, l'adjectif disparaisse comme tel et ne se maintienne plus que dans le substantif qu'il a produit.

Y aube, c'est-à-dire la blanche, du lat. populaire alba;

Yable, poisson, c'est-à-dire la blanchette, du lat. populaire albula, diminutif de alba ;

le baudet, c'est-à-dire le guilleret, de l'ancien adjectif baudet, diminutif de bald, baud, gai, vif, épithète de l'âne ;

le bidet, c'est-à-dire le petit, épithète du cheval ;

la bigorne, c'est-à-dire à la double corne, du lat. bicornis, enclume à double pointe ;

le biscuit, c'est-à-dire le pain deux fois cuit;

le bouclier, c'est-à-dire Vécu bouclier, à boucle * ;

le foie, c'est-à-dire le foie farci de figues 2 ;

1. En vieux français l'écu boucler (scutum bucculare), c'està-dire l'écu à bosse centrale (dite boucle) ; de là, par ellipse de écu, le boucler ou bouclier; le sens de buccula a disparu devant celui de scutum,

2. Les Romains recherchaient le foie gras préparé aux figues, jecur ficatum en latin et, absolument, ficatum. Ce dernier mot arriva à désigner non seulement le foie en pâté de figues , mais encore le foie tout simplement. Et voilà comment les diverses langues romanes tirent leur nom du foie d'un dérivé de ficus.

le fromage, c'est-à-dire en ancien français le formage ou plus

complètement le lait formage, le lait en forme ; le journal, c'est-à-dire le papier journal, qui donne les faits

le chaque jour ; le liège, c'est-à-dire la chose légère (levium, dérivé de levis) ; la. pelouse, c'est-à-dire la chose poilue, velue (du l&l.pilosa) ; la quinte de toux, c'est-à-dire l'accès de la cinquième heure

(quinta hora) ; le ramage, c'est-à-dire le chant ramage, de la ramée i ; le sanglier, c'est-à-dire l'animal solitaire (singularis) ; la truie, c'est-à-dire la femelle du porc, préparée, farcie (à

l'instar du cheval de Troie 2 ) ; le velours, c'est-à-dire ce qui est velu (villosum) t etc., etc. 3 .

B. Le déterminé absorbe le déterminant.

§ 25. Ici prennent place tous les termes employés

1. En latin vulgaire ramaticus cantus, de ramus, rameau. Le sens primitif est conservé dans l'expression étoffe à ramages (à branches d'arbre).

2. Rien d'étrange comme cette étymologie : truie est le latin populaire troia, le nom même de la ville de Troie l Les Romains appelaient porcus troianus (en latin vulgaire porcus de Troia) un porc servi à table farci de viande d'autres animaux, par une allusion comique et tout à fait populaire au cheval de Troie, à cette machine fœta armis, comme dit Virgile. De là, par restriction ou par absorption du déterminé dans le déterminant, Troia seul arrive à prendre ce sens de porc farci, puis, grâce à sa terminaison féminine, à se spécialiser au sens féminin. Truie est la forme populaire de Trôia , dont Troie représente la formation savante.

3. Citons encore le cas particulier d'adjectifs disparus dans les substantifs dérivés qu'ils forment : bluet, petite fleur bleue; blanquette, sauce blanche ; brunette, grisette, jeune ouvrière ; fauvette, oiseau; jaunet (populaire), pièce d'or; rouget, poisson; rousselotte, verdier, oiseaux, etc.

dans un sens spécial par sous-entente d'un qualificatif ou d'un complément déterminant. Ainsi :

Bâtiment, proprement construction, signifie navire, par sous-entente de l'idée de marin : bâtiment de mer. Les épices (du latin species) sont les (espèces) aromatiques. Un succès (successus, issue) est plus qu'une issue; c'est une issue favorable. Un garnement a d'abord été quelconque, bon aussi bien que mauvais : de nos jours c'est spécialement un mauvais. U Ecole sera pour les

uns Y Ecole normale, pour les autres Y Ecole polytechnique, pour d'autres Y Ecole centrale, etc., suivant qu'ils seront élèves de Tune ou de l'autre. Le rosaire (rosarium) est une couronne de roses, c'est-à-dire de grains, mais de grains bénits. Le sermon est non seulement un entretien, mais encore un entretien religieux. Le couvent (conventus) est une assemblée, mais une assemblée de moines, de nonnes.

Le poulain a été le petit d'un animal quelconque : il est devenu spécialement le petit du cheval. Pondre (du latin ponere) était d'abord déposer, avant d'être déposer des œufs. Traire avait tous les sens de tirer (de trahere) avant de se restreindre au sens de traire la vache. Sevrer (de separare) était séparer, et non seulement séparer Venfant de sa nourrice. Guérir était protéger, et non simplement ramener le malade à la santé.

Dans tous ces cas, et dans beaucoup d'autres analogues, l'idée spéciale qu'indique le déterminant et qui restreint le sens général du terme, a été sous-entendue;

et l'usage le faisant toujours entendre sous le terme général, celui-ci a perdu son sens propre, pour ne plus posséder que le sens spécial.

§ 26. Cette restriction de sens par sous-entente du déterminant est fréquente dans l'usage familier :

La langue populaire dit : c'est un homme, c'est-à-dire un homme énergique. — Vous m'en direz des nouvelles, c'est-à-dire de bonnes nouvelles. — On disait jadis (au xvi* siècle) : il raisonne comme un tambour mouillé (qui ne résonne pas), par jeu de mots sur raisonner et résonner, pour dire : il raisonne mal. L'adjectif mouillé, déterminant nécessaire, s'il en fut, pénètre peu à peu le mot tambour si bien qu'il finit par disparaître . on dit maintenant : il raisonne comme un tambour. — De même sot comme un panier percé devient sot comme un panier; — triste comme un bonnet de nuit sans coiffe, se réduit à triste comme un bonnet de nuit, etc.

C'est encore par la disparition du déterminant qu'il faut expliquer l'expression canard au sens de mensonge. Le xvi e siècle et encore le xvn e disaient figurément : Donner, vendre à quelqu'un un canard à moitié (en le faisant passer pour un canard entier), pour dire : tromper quelqu'un, lui en faire accroire. De là, donner, vendre à quelqu'un un canard, et, par une nouvelle simplification, c'est un canard, une tromperie, un mensonge, Iune fausse nouvelle.

Dans la langue populaire, les termes d'injures pré-

sentent pareille absorption du déterminant. Employai des expressions vagues, le peuple y fait entrer tout c qu'il veut. Il fait rendre ainsi à nombre de mots, pa eux-mêmes peu expressifs, ce qu'il ressent lui-mêm de colère, de haine, de mépris. Le déterminant e.< senti, non exprimé, indiqué seulement par l'accent d la voix : canaille! coquin/ animal! etc.

§ 27. Ainsi, pour nous résumer, l'esprit conçoit dans un contact permanent, deux idées, celle d'u déterminé et celle d'un déterminant : la langue pei n'en avoir jamais exprimé qu'une, comme elle pei aussi, après les avoir exprimées toutes deux, supprime l'une d'elles. Il suffît que le contact existe simpL ment dans la pensée. De ces deux idées ainsi raj prochées, l'une, la première ou la seconde, finit p£ s'absorber dans l'autre, en la restreignant dans so étendue.

Page 1