VI. Métonymie
§ 29. La métonymie, nous lavons dit, embrasse deux notions rapprochées Tune de l'autre par un rapport constant. Elle est d'un usage fréquent. C'est elle qui fait le plus souvent passer les termes abstraits aux sens concrets. Ainsi la plupart des substantifs français en -ement désignent d'abord Faction verbale abstraite qu'exprime le radical, et, par métonymie, le résultat concret de Faction :
ameublement, action de meubler, et, par métonymie, ensemble des meubles ;
amusement, action d'amuser, et ce qui amuse ;
assaisonnement, action d'assaisonner, et ce qui assaisonne ;
attroupement, action d'attrouper, et gens attroupés ;
bâtiment, action de bâtir, et édifice bâti ;
cautionnement, le fait de donner caution, et somme versée à cet effet, etc.
C'est par métonymie que nombre de substantifs participiaux (c'est-à-dire tirés des participes) et de substantifs verbaux (c'est-à-dire tirés du radical des verbes) passent du sens abstrait au sens concret : allée, entrée, sortie , issue, action d'aller, d'entrer, de sortir; d'où, par métonymie, voie {étroite) par où Von va; lieu par
où Von entre, Von sort , etc., — conserve, relief, pli, dépêche, avance, décor, action de conserver, de relever (les restes d'un repas), de plier, de dépêcher, d'avancer (de l'argent, etc., à quelqu'un), de décorer, etc.; par
métonymie, chose conservée (conserves alimentaires), restes d'un repas, pièce pliée (un pli cacheté, etc.), lettre expédiée (dépêche télégraphique), chose avancée, offerte, (avances faites en numéraire), pièces de décoration, etc. Tonte signifie action de tondre et laine tondue; offre signifie action d'offrir et chose offerte.
Dans la métonymie, l'esprit embrasse d'abord d'un coup d'œil les deux termes, puis le premier est bientôt perdu de vue par la langue, qui n'en retient que le nom pour l'appliquer au second qu'elle considère uniquement.
VIL Métaphore.
§ 30. La métaphore , comme nous l'avons vu plus haut, transporte le nom d'un objet à un autre, grâce à un caractère quelconque commun à tous deux : la feuille d'arbre donne son nom à la feuille de papier, grâce à la minceur qui les caractérise toutes deux. Le plus souvent l'un des deux termes, celui qui sert de point de départ, est d'ordre matériel, le second d'ordre moral.
Le processus de la métaphore comprend deux moments : l'un où la métaphore est encore visible, et où le nom, en désignant le second objet, éveille encore l'image du premier; l'autre où, par oubli de la première image, le nom ne désigne plus que le second objet et lui devient adéquat.
§ 31. 1° Dans le premier moment, la métaphore porte
la pensée sur deux séries de faits parallèles, éclairant Tune par l'autre. C'est la métaphore proprement dite, la seule qu'emploie consciemment l'écrivain, la seule qui donne à son style l'éclat, la couleur, le pittoresque. Elle tient l'esprit en éveil en lui faisant saisir, dans cette comparaison abrégée, des rapports différents entre l'objet de sa pensée et les objets dont il le rapproche. Entre tant d'exemples qui abondent chez tous les écrivains, nous n'en citons qu'un, emprunté à Victor Hugo.
Un jour, pensif, j'errais au bord d'un golfe ouvert
Entre deux promontoires, Et je vis sur le sable un serpent jaune et vert,
Jaspé de taches noires.
La hache en vingt tronçons avait coupé vivant
Son corps que l'onde arrose, Et l'écume des mers que lui jetait le vent
Sur son sang flottait rose.
Tous ses anneaux vermeils rampaient en se tordant
Sur la grève isolée, Et le sang empourprait d'un rouge plus ardent
Sa crête dentelée.
Ces tronçons déchirés, épars, près d'épuiser
Leurs forces languissantes, Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser
Deux bouches frémissantes 1
Et comme je rêvais, triste et suppliant Dieu
Dans ma pitié muette, Sa tête aux mille dents rouvrit son œil de feu,
Et me dit : « poète I
Ne plains que toi : ton mal est plus envenimé,
Ta plaie est plus cruelle ; Car ton Albaydé dans la tombe a fermé Ses beaux yeux de gazelle.
Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor.
Ta vie et tes pensées Autour d'un souvenir, chaste et dernier trésor,
Se traînent dispersées.
Ton génie, au vol large, éclatant, gracieux,
Qui, mieux que l'hirondelle, Tantôt rasait la terre, et tantôt dans les deux
Donnait de grands coups d'aile,
Comme moi maintenant, meurt près des flots ti % oublùs;
Et ses forces s'éteignent, Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés
Qui rampent et qui saignent. »
(Victor Hugo, Orientales.)
Nous n'avons point ici à étudier la métaphore dans le style, h voir comment chez l'écrivain, suivant sa façon de sentir et de voir les choses , la pensée se colore diversement et se revêt de formes matérielles. Cette étude, pour le dire en passant, devrait montrer la part qui, dans l'élaboration de l'expression, revient d'un côté à cette vision claire des choses sensibles, à l'imagination, et de l'autre à l'analyse des idées dans leur pure abstraction, autrement dit, à la raison. C'est le tempérament souvent inégal de ces deux éléments, où tantôt la raison, tantôt l'imagination joue le rôle dominant, qui forme une des plus importantes caractéristiques du style chez les divers écrivains. Et encore, dans l'imagination, on peut saisir divers aspects, di-
verses façons de voir le monde extérieur, de le comparer aux pensées abstraites qu'il s'agit d'exprimer. Une pareille étude, rigoureuseusement et méthodiquement poursuivie, permettrait de pénétrer plus intimement dans les secrets du style des grands écrivains, et d'en tracer, si je puis dire, la genèse et la philosophie 1 .
§ 32. 2° Dans le second moment, la comparaison avec le premier objet est oubliée par l'esprit, qui ne voit plus que le second terme. Ainsi, quand nous disons feuille de papier ; nous ne voyons plus que l'image simple et nue du papier, nous avons perdu de vue la feuille d'arbre qui lui a donné son nom. C'est à la réflexion, à la lumière de Tétymologie, que nous retrouvons des métaphores dans une quantité d'expressions matérielles ou morales, telles que poutre (proprement jument), chevalet, bourdon (proprement mulet), corbeau, grue, bélier, mouton, etc. ; ou inclination, penchant, appétit, esprit, (proprement souffle) , penser (proprement peser) , etc. Par oubli du sens premier, le mot est devenu simple.
1. Au point de vue plus pratique de l'art d'écrire, il y aurait encore à montrer l'abus qu'on peut faire de la métaphore, le danger qu'elle fait courir à la justesse et à la netteté de la pensée, qui risque de lâcher l'idée pour la forme qu'elle lui donne et le fond pour l'apparence. Comparaison n'est pas raison, dit le vulgaire ; ce mot peut s'appliquer justement à la métaphore. La précision de la pensée peut se perdre dans cette série de comparaisons dont on l'enveloppe. Mais ces diverses études relèvent de la critique et de la rhétorique : elles n'ont rien à voir avec la linguistique.