Voir plus haut, p
jet présente avec le premier, après les avoir emassés dans un même regard et désignés sous le même )m, s'attache peu à peu au second, identifie avec lui e plus en plus complètement le nom emprunté du remier, et finit à la longue par faire de ce nom le signe ixact, le représentant fidèle du nouvel objet. C'est donc L'habitude seule qui amène cet oubli du sens primitif, et cette adaptation complète de l'ancien nom à la chose nouvelle. La catachrèse est fille de l'usage et du temps.
§ 35. Il suit de là cette importante conséquence que les expressions figurées peuvent, pour certaines personnes, de par la catachrèse, être devenues des ^pressions adéquates d'objets nouveaux, alors que pour d'autres elles ont conservé toute la transparence de leur valeur étymologique.
Pour un Français, cornet éveille l'image simple d'un Papier enroulé en pointe ; un étranger, étudiant notre kngue, y verra une petite corne.
L'allemand Wûrfel, pour les Allemands, est le correspondant exact de notre mot dé (à jouer). Pour un lançais apprenant l'allemand, il éveillera l'image d'un °bjet que l'on jette (werferi). Il en est de même d'une entité de mots que l'usage plus ou moins grand que Ion en fait réduit plus ou moins complètement à l'unité d'image.
Ainsi, dans toute langue il y a des mots qui n'ex- Priment pas exactement pour tous la même idée,
n'éveillent pas en tous la même image, fait notable explique bien des mésintelligences et bien des erreu Nous touchons ici à un point capital de la vie du la. gage, les rapports des mots avec les images qu'ils év quent. Le plus ordinairement, chez chacun de nous, te^ mots, désignant des faits sensibles, rappellent à côtéd^ l'image générale de l'objet un ensemble d'images se-^ condaires plus ou moins effacées, qui colorent l'image principale de couleurs propres, variables suivant les individus. Le hasard des circonstances, de l'éducation, des lectures, des voyages, des mille impressions qui forment le tissu de notre existence morale, a fait associer tels mots, tels ensembles d'expressions à telles images, à tels ensembles de sensations. De là tout un monde d'impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or, les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n'en laissent paraître au dehors qu'une partie infiniment petite , la plus apparente, la plus saisissable : et chacun de nous la reçoit à sa façon et lui donne à son tour les aspects variés, fugitifs, mobiles, que lui fournit le fonds même de son imagination.
Donnons un exemple pour éclairer les idées. Supposons qu'on demande en même temps à un groupe de personnes de représenter instantanément et naturellement, sans effort d'imagination, le tableau qu'indiquent ces simples mots : un rocher surplombant au bord de la mer. Si ces personnes comparaient les uns
aux autres les tableaux qu'aurait évoqués chez elles cette ligne, il est à peu près sûr qu'aucun de ces tableaux ne ressemblerait aux autres ; la forme du rocher , l'aspect de la grève et des vagues varieraient avec les individus, et cela parce que les impressions antérieures auraient déterminé chez chacun d'eux des façons différentes de se les représenter *.
C'est là que paraît l'imperfection de cet instrument par lequel lés hommes échangent entre eux leurs pensées, de cet instrument si merveilleux à tant d'autres égards, le langage.
D'où vient que dans la psychologie l'étude de la sensibilité est si peu avancée, quand on la compare h l'étude de l'intelligence ou de l'activité ? C'est que la plupart des termes employés: inclination, penchant, désir, passion, affection, etc., sont des termes métaphoriques qui affectent chacun de nous différemment et que chacun traduit différemment. Une des principales causes, à notre avis, de l'obscurité qu'on reproche à la philosophie allemande, c'est la valeur trop métaphorique de son langage. Comparez des mots pittoresques et sensibles, tels que A nschauung, Empfindung, Vorstellung, Begriff, à ces termes si abstraits, si nus de notre langue, intuition , perception , représentation, idée, etc. Ici, des termes représentant exactement des abstractions pures; là des termes métaphoriques qui frappent
i. Cf. Galton, Generic images, dans le Nineteenth Century, t. VI, p. 157.
le lecteur de sensations particulières. Ici, des idées; là, des impressions subjectives et personnelles. Ici, il n'y a qu'à comprendre ; là, il faut traduire, et traduire d'après le tour propre de son imagination, telle que l'ont faite la naissance et la vie morale vécue. Voilà pourquoi, dans certaines philosophies qu'a vues naître notre siècle, le maître s'est reconnu si peu de fois chez ses disciples, qui ne comprenaient point sa doctrine, mais la sentaient chacun à sa manière 1 .
En retour, cette imperfection du langage permet à l'écrivain de se faire jour. C'est parce que le langage n'exprime et ne fait paraître aux yeux qu'une faible partie de ce monde subjectif que l'art d'écrire est possible. Si le langage était l'expression adéquate de la pensée, et non un effort plus ou moins heureux vers cette expression, il n'y aurait pas d'art de bien dire. Le langage serait un fait naturel comme la respiration, la circulation, ou comme l'association des idées. Mais, grâce à cette imperfection, on fait effort à mieux saisir sa pensée dans tous ses contours, dans ses replis les plus intimes, et à la mieux rendre, et l'on fait œuvre d'écrivain. Félix culpa, dirons-nous, puisque c'est à elle que les peuples doivent leurs littératures, et cet admi-
1. C'est à la scolastique et au bas latin, disons-le en passant, que le français doit l'incomparable netteté qu'il apporte dans la langue philosophique. Les termes sont presque tous abstraits (sauf dans la terminologie de la sensibilité), et ne donnent aucune prise à ces trahisons qu'entraînent les expressions métaphoriques.
5 trésor, sans cesse accru, de chefs-d'œuvre qui l'éternel honneur de l'humanité.