‹ La vie des mots: etudiée dans leur significationsChapitre 4 sur 61 · Qu'il ait eu, ou non, un centre unique de formation · texte numérisé non relu

Qu'il ait eu, ou non, un centre unique de formation

science n'est pas mûre sur ce point. Même dans les langues dont on a les monuments les plus anciens (familles égyptienne, sémitique , indo-européenne), on ne saisit que des formes relativement récentes, et qui ont par derrière elles un long passé de transformations. La recherche, si haut qu'elle s'élève et fasse remonter ses inductions, n'atteint que des racines dérivées de racines primitives à jamais perdues. Le langage humain à lui tout seul ne peut donner la clef de son origine. Il faut sortir du cadre qui l'enferme pour le dominer et l'embrasser ; peut-être l'étude comparative du langage de l'homme et de celui qu'on peut reconnaître, sous des apparences diverses, dans plusieurs espèces animales, l'anthropologie et la zoologie combinées, permettront d'arriver à des résultats nouveaux dans une étude qui jusqu'à ce jour ne relève guère que de la métaphysique.

D'une prise plus sûre est l'intéressant et charmant problème de l'acquisition du langage chez l'enfant. L'étude y est relativement facile ; des matériaux abondants ont déjà été rassemblés ; les faits d'ailleurs sont sous la main de tous. Cette étude montrera, sans nul doute, comment la pensée encore simple de l'enfant attache d'abord au petit nombre de mots qu'il possède des idées d'une étendue et d'une compréhension de plus en plus grande, à mesure qu'il saisit un nombre de plus en plus grand d'objets; comment ensuite, par une action inverse, le nombre grandissant des mots nouveaux qu'il apprend lui fait restreindre les

généralisations trop vastes qu'il avait d'abord créées. Un accroissement d'idées plus prompt que l'acquisition du lexique correspondant, voilà le principe auquel il faut demander la clef de la plupart des faits dans la psychologie du langage enfantin.

Mais laissons ces deux questions d'origine pour considérer les langues dans les manifestations de la vie. Formes immédiates de la pensée, instruments créés par elle pour la traduire, ce sont autant de miroirs où viennent se réfléchir les habitudes d'esprit et la psychologie des peuples. Quelles sont les grandes questions linguistiques qui, dominant les problèmes spéciaux, relèvent de la philosophie du langage ?

Toute langue est dans une perpétuelle évolution. A quelque moment que ce soit de son existence, elle est dans un état d'équilibre plus ou moins durable, entre deux forces opposées qui tendent : l'une, la force conservatrice, à la maintenir dans son état actuel; l'autre, la force révolutionnaire, à la pousser dans de nouvelles directions.

I. L'action d'une civilisation, si humble qu'elle soit, le respect de la tradition, le soin avec lequel la prononciation de l'enfant est surveillée par ceux qui l'entourent,

un bon goût naturel et un désir instinctif d'un langage choisi; à un étage plus élevé dans le développement littéraire, l'influence des livres sacrés, comme la Bible dans les pays de langue germanique, le Koran dans les contrées musulmanes; ou, à un étage plus haut encore, celle d'oeuvres littéraires qui par leur propre beauté s'imposent à l'admiration de tous, et inspirent aux générations suivantes le culte d'une forme incomparable : voilà les principales causes qui maintiennent la pureté d'une langue. Elles sont comprises dans un mot, la culture de la pensée.

II. En face se place la force révolutionnaire, qui agit par les altérations phonétiques dans la prononciation, les changements analogiques dans la grammaire, le néologisme dans le lexique.

1° Les changements de prononciation partent de l'enfant 1 . L'enfant, avec ses organes vocaux encore délicats, altère et corrompt les mots qu'il ne peut pas encore bien prononcer. Souvent il est corrigé par les parents, les maîtres ; quelquefois il se corrige de lui-même ; mais souvent encore il garde en grandissant les défauts de prononciation qu'il s'est lui-même donnés , et il arrive à l'âge d'homme avec une prononciation déjà faussée. Ces corruptions se propagent de l'individu à la génération contemporaine de la famille, du hameau, du village, du district ; elles font tache d'huile et devien-

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