‹ La vie des mots: etudiée dans leur significationsChapitre 47 sur 61 · Aurait donné en gaUo-romau a*.éna · texte numérisé non relu

Aurait donné en gaUo-romau a*.éna

d'imagination, vive et pittoresque, elle procède p comparaisons , par métaphores, et, en désignant 1 objets, les rapproche en même temps d'autres a^ lesquels elle voit des rapports plus ou moins curies plus ou moins frappants.

Or, rien ne s'use comme la métaphore ; le premJ< terme de la comparaison s'oublie, nous avons vu cora ment; le mot n'éveille plus qu'une idée ou une imag< simple. Arrivée à cet état, la langue populaire la néglige, la rejette et la remplace par un autre terme qu'elle détourne de sa signification propre , pour l'appliquer à l'objet qui se colore ainsi à nouveau d'un double reflet

De là des substitutions comme les suivantes:

Caput disparaît devant testa (fragment de pot cassé) figurément, boîte crânienne, d'où notre mot tête. La lan gue populaire aujourd'hui remplace de nouveau tête devenu trop abstrait, par boule. — Crus (jambe) es remplacé par perna (jambon, esp. pierna), ou pa gamba (genouillère), d'où jambe. Le peuple aujoui d'hui tend à remplacer jambe par quille. — Humert a cédé la place à spatula, à l'origine omoplate, mail tenant épaule; cutis à pellis, à l'origine fourrure maintenant peau; intestina à botulus, botellus, à l'origin boudin, maintenant boyau; gêna à gabata, écuelle, ai jourd'hui jowe; os, oris, à bucca, joue, aujourd'hui bot che. C'est ainsi que puella devient pullicella, poulette pucelle; en provençal puella devient tsato, chatte.

4° Ailleurs, tels mots sortent eux-mêmes de l'usage parce qu'ils ont été, les uns consacrés, les autres souii

lés. Pour des causes tout opposées, ils arrivent à même fin.

Urbs, en latin, désignait la ville par excellence, Rome, et ne désignait que Rome ; urbs disparut avec la Ville éternelle; civitas, qui avait pris sa place dans l'usage général, triompha à son tour, avec l'avènement des peuples germains : fr. cité. Villa, à l'époque mérovingienne, pour d'autres causes, vint aussi le remplacer.

Verbum était devenu un mot saint , le Logos, le Verbe ; la langue vulgaire n'osa plus lui confier l'expression de l'idée commune de parole; elle le remplaça dans cet usage par paràbola, sentence, pensée, mot que les paraboles de l'Évangile avaient rendu familier, et, détournant paràbola de son sens propre, l'enrichit de toutes les significations que possédait autrefois verbum * .

Passons à des exemples tout opposés. L'euphémisme est une cause très puissante de destruction des mots. Il consiste à substituer à un mot que salit une idée déplaisante ou grossière un autre mot à signification innocente, qui, par une allusion discrète, rappelle le mot qu'on veut éviter. Mais, par cette marche inévitable que nous avons analysée , le mot nouveau se. pénètre graduellement à son tour de l'idée déplaisante, se salit à sou contact et disparaît pour faire place à un autre synonyme, que la même idée de nouveau souillera et frappera mortellement.

*• Voir plus haut p. 92.

On a vu, de nos jours, le mot lavement disparaître dans la langue des gens bien élevés devant le mot clystère, qui à son tour fait place à remède.

Cul-de-sac tend à disparaître devant impasse.

L'ancien mot garce, féminin de garçon, étant devenu le synonyme de fille de mauvaises mœurs, la langue prend le mot fille (filia), correspondant féminin de fils (anglais daughter), et, y ajoutant le sens premier de garce, en fait le correspondant féminin de garçon. Mais la même idée qui a sali le mot garce salit à son tour le mot fille en ce sens nouveau de puella (anglais girl, maid) , et pour rendre à ce mot sa pureté première, la langue y ajoute jeune : une jeune fille. Sous cette forme cependant l'expression est insuffisante, car elle ne pourrait se dire d'une fille déjà grande, de vingt à vingt-cinq ans par exemple. La langue imaginera de dire alors : une jeune personne, expression d'une singulière gaucherie. Notre langue, il faut l'avouer, ne s'est pas tirée à son honneur de la difficulté quelle s'était créée.

Ainsi nous n'avons pas l'équivalent de ce mot si gracieux maid: a Utile maid, a pretty maid. Tout le charme, toute la poésie qu'éveille ce terme est perdue pour notre langue, ici victime de la grossièreté populaire.

5° Ailleurs encore un mot perd sa fonction parce qu'il doit prendre celle d'un autre mot disparu. Ainsi jument passe au sens de femelle du cheval, pour remplacer le v. fr. ive (lat. equa) 9 sorti de l'usage. La place laissée vide est occupée tant bien que mal par

oête de somme. Nous avons cité d'autres exemples au ^pitreni de, la seconde partie (Concurrence vitale). 6° Parfois enfin le mot disparaît pour des raisons que nous ne pouvons déterminer, et c'est à rembarras que contre la langue à le remplacer que nous reconnaissons qu'il a tout d'abord succombé.

Le vieux verbe abrier, d'origine inconnue, qui avait donné le dérivé abri, disparaît en moyen français de l'usage général (on le retrouve jusqu'à nos jours dans des sens très spéciaux), et est remplacé par la locution mettre à l'abri; aux xvi e -xvn e siècles seulement, abri donne naissance au verbe moderne abriter.

Bruire a disparu aux xvi e -xvn e siècles : faire du hruit est une périphrase bien lourde qui le remplace difficilement.

Dextre et senestre (main) ont vécu jusqu'en plein moyen français; puis ils tombent. Quels substituts leur donner ? L'idée de gauche, peu vif (cf. gauchir, ne pas aller en ligne droite, incliner), dont les préjugés d'alors caractérisaient la main senestre , la font appeler main 9 a ^che. En revanche, la main dextre recevra par contraste le nom de main droite. Appellations bizarres, obscures et maladroites.

Vouloir disparaît au xvi e siècle, pour faire place à se plaindre, souffrir, qui n'en rendent pas exactement l'idée.

Souloir est également assez mal remplacé par avoir, eir e accoutumé; gésir par être couché; quérir par c hercher, etc.

§ 81. Quelquefois le mot nouveau se développe pou des raisons spéciales et prend la place d'un autre qv aurait pu vivre de sa vie propre sans l'oppression de c redoutable voisin.

Voyons ce qui se passe sous nos yeux. L'expositia universelle de 1878 a admis officiellement et consaci le terme de ticket à la place de l'excellent mot, ém nemment français, de billet. Et voilà ticket qui se r( pand dans l'usage, et peut-être arrivera à évincer billet dans un sens spécial, du moins.

Stopper, mot également d'importation étrangère prend à arrêter une partie de son emploi. Les gens la mode font stopper le train , le navire , la machine et même les fiacres.

C'est dans la formation savante que cette action es visible. Il y a une tendance populaire à préférer au mots français indigènes les mots de formation savante comme plus nobles et de meilleur style. On n'écrira pa! on ne dira pas étrangler, mais stranguler ; troubler mais perturber. Ainsi nager a disparu devant navigue, franchir (rendre libre), devant libérer; mûreté, frêlet devant maturité, fragilité; geindre, devant gémir; mo\ tier, devant monastère ; prononce , diffame, devant pn nonciation, diffamation; domesche, devant domestiqut meuble, devant mobile ; utle } devant utile; antif, devai antique; le suffixe -aison, devant le suffixe -ation, et

Le plus souvent nous ignorons la raison de ces tran formations. Est-ce le mot vieilli qui a disparu de lu même? Est-ce le synonyme nouveau qui a tué Tanciei

" Y a-t-il pas actions réciproques ? Comment résoudre c ^ a questions, lorsque quelque fait particulier, quelque ^tactère spécial ne nous met pas en éveil sur la cause ^ destruction ? Les documents de la langue passée ne ^ous apprendront que le fait d'une concurrence entre ks deux termes synonymes et la disparition de l'un d'eux devant l'autre. Quant aux raisons secrètes qui ont fititla faiblesse de l'un et la force de l'autre, ils ne peuvent nous les donner. C'est à peine si pour la langue contemporaine que nous sentons vivre en nous nous pouvons saisir dans leur jeu ces causes intimes.

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