ARCHAÏSMES
§ 82. Voyons maintenant comment la disparition des mots se produit dans la langue. Une génération d'hommes, à, un moment donné, commence à abandonner tel mot, l'idée qu'il signifie étant représentée par un autre ; la génération suivante le connaîtra moins encore, et un moment viendra où il ne sera plus connu . , que des vieillards qui, bientôt à leur tour, l'emporteront avec eux dans la tombe.
C'est de la même façon que disparaissent les langues ; ainsi le Comique, dialecte breton qui florissait jadis en Cornouailles, a disparu avec la dernière femme qui le parlait, vers 1821. Supposons que cette disparition se produise dans la langue commune, sauf çà et là sur quelques points du territoire, et nous aurons les archaïsmes des dialectes provinciaux *.
1. En général les patois, ayant une vie plus libre (cf. p. 12 et 13), présentent un des développements ultérieurs de la langue et comme une des faces de son avenir. Ils sont toujours en avance sur elle. Cependant comme des traits isolés, perdus par la langue commune, se sont quelquefois conservés çà et là dans l'un ou l'autre des patois, on peut dire que, pris dans leur ensemble, ils apportent d'importants témoignages sur le passé de la langue.
archaïsmes ni
En vertu de cette marche, il doit se rencontrer à toutes les époques des mots vieillis, c'est-à-dire inconnus de la génération nouvelle, et que n'emploient plus çuère que les vieillards. Ce sont ces mots auxquels on ioit donner le nom d'archaïques. Et si quelque acion littéraire, quelque tradition artistique ne les fait >as reprendre par le courant général de la langue et émettre en circulation, ils disparaîtront totalement.
Multa renascentur quae jam cecidere, cadentque Quae nunc sunt in honore vocabula, si volet usus...
« Bien des mots renaîtront qui ont disparu, et d'aures tomberont qui aujourd'hui sont en faveur, si le
eut l'usage. » La deuxième partie de cette affirmation st parfaitement vraie, et l'histoire des langues nous ait assister à cette disparition incessante de termes emplacés plus ou moins heureusement par de nouveaux. Mais de cette renaissance de nombreux termes pie signale Horace les exemples sont beaucoup plus ■ares ; pauca serait bien plus juste que multa, car cette •enaissance est purement artificielle : elle est l'œuvre les lettrés *. Ce qui est mort dans une langue est bien mort; le langage, pas plus que les générations qui en continuent la tradition, ne remonte le passé, pour res-
1. U en est de ces mots archaïques comme de ceux de formation savante, introduits dans l'usage surtout par les livres. De là vient que le lexique des lettrés est si riche, comparé à celui des ignorants qui ne connaissent leur langue que par tradition orale. Dans l'usage familier ces mots vieillis ou savants reparaissent le plus souvent dans un sens ironique, marqués d'une note de raillerie. Voir plus haut, p. 107.
saisir ce qu'il a laissé derrière lui, dans l'écoulement sans fin qui fait sa vie.
§ 83. Nous venons de voir les mots disparaître sans retour : il faut maintenant signaler d'autres archaïsmes, inconscients ceux-là, où les mots se survivent à eux-mêmes.
« Notre langue moderne, disions-nous ailleurs 1 , est pleine de débris des formations antérieures, débris dont elle est impuissante à rendre compte.
« Dans les phrases les plus courantes, nous répétons des sons, des expressions et des tournures qu'expliquent des lois générales, aujourd'hui disparues, et qui ont survécu dans l'usage moderne, comme les derniers témoins vivants de ces lois, comme les dernières formules d'un autre âge.
« Il n'est guère d'expressions familières qui, ainsi interrogées dans leur raison d'être, ne réveillent soudain tout un monde évanoui , et ne fassent reparaître à nos regards étonnés les habitudes de langage des ancêtres. » Les exemples en sont infinis : en voici quelques-uns pris uniquement dans la signification des mots.
« Le sens premier de cueillir (colligere) a disparu, pour vivre dans son composé et remplaçant recueillir. Du sens spécial recueillir (des fruits, des fleurs) en les
i. Cours de littérature française du moyen âge et d'histoire de la langue française; Leçon d* ouverture (pages ii-14) : extrait de la Revue internationale de renseignement (15 décembre 1883).