‹ La vie des mots: etudiée dans leur significationsChapitre 6 sur 61 · Cf. p. 114 et · texte numérisé non relu

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à un point d'arrivée, les changements de sons se sont produits si régulièrement qu'on a pu dire que les lois phonétiques sont absolues, qu'elles agissent d'une aveugle nécessité et qu'elles ne permettent et ne souffrent aucune exception 1 .

2° La deuxième cause de changement est peut-être la plus importante, parce qu'elle atteint le corps môme de la langue, la grammaire. Cette cause est Yanalogie. Ici paraît une force nouvelle de nature psychologique, qui entre en lutte avec la force physiologique de l'altération phonétique ; et cette lutte met en lumière le caractère double du langage , qui en tant que son relève du monde physique, et en tant qu'expression de la pensée relève du monde moral.

Étant donné une forme grammaticale, une terminaison commune à quelques mots, l'analogie l'étend, au mépris de l'étymologie, c'est-à-dire de la phonétique, à toute une série d'autres mots, enlève ainsi à ceux-ci leurs formes, leurs terminaisons propres, et, les façonnant tous sur un même modèle, substitue l'unité à la

1. Nach allem, was erst die methodisch strenger gewordene forschung uiiserer tage ermittelt hat, stellt sich das immer deutlicher heraus, dass die lautgesetze der sprachen geradezu blind, mit blinder naturnotwendigkeit wirken, dass es ausnahmen von ihnen oder verschonungen durch dieselben schlechterdings nicht gibt. (Osthoff, Das verbum in der nominalcomposition , p. 326.) Disons que la nature des lois phonétiques est en ce moment l'objet de discussions animées et approfondies entre les linguistes d'Allemagne. Nous ne pouvons nous étendre sur ce point, et renvoyons le lecteur, entre autres ouvrages, au livre de M. Hugo Schuchardt, Ueber die Lautgesetze. Gegen die Junggrammatiker, Berlin, 1885.

variété. Par l'extension qu'elle donne à d'anciens éléments, elle crée un système nouveau.

Tantôt, et le plus souvent, l'analogie, en réduisant à un type unique les formes multiples dues à l'étymologie , se propose de simplifier la grammaire. Elle fait dominer l'uniformité. La forme grammaticale qui se trouve dans le plus grand nombre des mots de même nature s'impose partout, et la force d'inertie que l'analogie recèle au fond d'elle-même, triomphe des exceptions et les supprime.

Ainsi dans la première conjugaison française certains verbes, sous l'action de lois phonétiques spéciales, faisaient dans l'ancienne langue à la 2° personne du pluriel du présent de l'indicatif et de l'impératif t'es; au participe passé ié; à l'infinitif ier ; ces trois terminaisons exceptionnelles, l'analogie les a fait disparaître devant les terminaisons générales de la conjugaison régulière ez, é, er.

Ailleurs, pour d'autres raisons phonétiques, i'ancienne langue changeait, dans certaines conditions déterminées, la voyelle du radical verbal en un autre son uniquement aux trois personnes du singulier et à la troisième du pluriel du présent aux modes indicatif, subjonctif et impératif.

En face de il Aime, elle disait nous kmons,

— il Ikve, — nous Ikvons,

— il litve, — nous kvons,

— il mEine, — nous mEnons,

En face de il truEve, elle disait nous trouvons, — il pteure, — nous plourons,

L'analogie a simplifié tout ce système, en imposant à toutes les personnes de tous les temps la même forme : aimer, lever, laver, mener, trouver, pleurer.

Tantôt l'analogie crée. Elle ne représente plus alors le droit de la force et du nombre qui supprime l'anomalie au profit de l'usage général ; le langage s'en sert, par un acte spontané, pour mettre au jour des faits nouveaux. S'il s'agit en effet de produire un trait nouveau de grammaire ou de syntaxe, il s'empare d'un caractère qui n'existe que dans un ou plusieurs mots et l'attribue, par analogie, à tout un ensemble naturel de mots. C'est ainsi que le gallo-roman, sentant le besoin de mettre en relief par l'unité de la terminaison la première personne du pluriel dans tous les temps des diverses conjugaisons, mit à profit la terminaison unique que présentait la première personne du pluriel du verbe esse, être, à savoir : sumus 9 ancien français sommes, ou sons, et la substitua aux diverses terminaisons qui répondaient à -amus, -émus, -ïmus, -imus : l'ancien français dit : chantomes ou chantons, chantiomes ou chantions, chanteromês ou chanterons, etc., finissomes ou finissons, recevomes ou recevons, et le français moderne : chantons, chantions, chanterons, finissons, etc.

Ailleurs, après avoir constitué ses deux conjugaisons vivantes en are, er, et en ire, ir, la langue chercha à mettre de l'ordre dans le chaos des formes verbales

qui ne se rangeaient pas sous les types chanter et finir; et comme c'est le participe passé qui offrait la plus grande variété de terminaisons, elle alla prendre à deux ou trois verbes leur participe en utus (imbutus, solutus, etc.), pour ajouter cette syllabe utus au radical dune quantité d'autres verbes dont les participes primitifs disparurent. Ruptus fut remplacé par rumputus, rompu; venditus par vendutus, vendu; visus par vidutus, veu, vu; tonsus par tondutus, tondu; cognitus par cognodutus } coneu, connu; fissus par findutus, fendu, etc.

Ici l'analogie a été créatrice *.

3° A ces actions modificatrices ajoutons le néologisme, qui est amené par l'acquisition de nouveaux faits, de nouvelles idées, de nouvelles façons de comprendre et de sentir les choses, et qui souvent entraîne avec lui la disparition d'autres mots, les nouvelles idées et leurs expressions faisant oublier les anciennes.

1. Les caractères essentiels de l'analogie n'ont pas encore été complètement mis en lumière, et il reste encore divers points à éclaircir. On a distingué une analogie vraie et une analogie fausse; cette distinction nous paraît sans fondement. On n'a pas encore, que je sache, expliqué pourquoi les formes nouvelles créées par l'analogie peuvent vivre pendant des siècles à côté des anciennes sans les supplanter, toutes deux étant également usitées (ainsi en français je peux & côté de je puis), alors que les formes nouvelles dues à la phonétique font disparaître rapidement au bout de quelques générations celles qui les précédaient. 11 faudrait encore étudier le rôle de l'analogie dans les transformations syntactiques, rôle mal reconnu jusqu'ici, et même l'action qu'elle peut exercer dans certaines altérations phonétiques.

INTRODUCTION i&

Telles sont les principales causes de changement dans les langues.

La vie , la santé du langage consiste à suivre le plu& lentement possible la force révolutionnaire qui l'entraînera toujours assez vite, en se retenant fortement aux principes conservateurs.

Qu'arrivera-t-il si Tune des deux forces est seule à« agir, tenant l'autre en respect et l'annulant? Quand la force révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la langue s'immobilise, il y a péril pour celle-ci. Assurément des peuples dont la civilisation est sans changement et sans histoire, peuvent garder indéfiniment leur langue intacte; la pensée ne changeant pas, l'expression de la pensée n'a pas à changer '. Mais quand un faux respect de la tradition interdit au langage de suivre le cours des idées et qu'il y a contradiction entre la pensée de la nation et la forme qu'elle lui fait revêtir, la langue peut s'épuiser et périr. Nous en avons un exemple illustre dans le latin classique, le latin des écrivains et de la haute société romaine, qui se refusa à suivre le latin populaire dans le libre jeu de son développement, se cristallisa dans le respect d'une forme consacrée, et vers la fin de l'empire périt d'épuisement, laissant la place à

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