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Ainsi de l'islandais, langue mère des idiomes Scandinaves

cet idiome populaire si plein de force et de vie qu'une famille nombreuse de langues et plus nombreuse encore de dialectes sortit de son sein, toute prête à conquérir pour son compte l'empire que l'autre abandonnait.

Lorsque la force révolutionnaire seule agit, la langue, précipitée dans la voie des changements, se transforme avec une incroyable rapidité. Tantôt, dans l'espace de plusieurs générations, elle aboutit à un état si différent de l'état antérieur qu'elle paraît à bon droit une langue nouvelle. Tantôt elle se diversifie en une foule de dialectes qui vont se divisant et se subdivisant à l'infini. Dans certains patois, dans certains idiomes sauvages, dit-on, une seule génération voit des langues naître et mourir pour renaître sous une autre forme.

Ce développement effréné, cette course irrésistible que présente l'histoire de certaines langues, des linguistes * l'ont considéré comme l'idéal de la vie du langage , parce que là on saisit mieux la langue dans le jeu libre des forces auxquelles elle s'abandonne.

modernes, qui, devenu ici le norvégien, là le suédois, ailleurs le danois, s'est maintenu à peu près intact jusqu'à nos jours en Islande.

1. Voir Max Mûller, Leçons sur la science du langage, deuxième leçon.

Pour ces savants, les langues littéraires sont des langues artificielles où intervient la volonté de l'écrivain, de l'artiste, l'action savante de l'école. Pour eux, les idiomes des Papous et des Peaux-Rouges l'emporteraient donc sur nos belles langues littéraires, autant que les chardons sauvages sur les roses merveilleuses obtenues par une culture raffinée et un art supérieur I La tulipe bleue ou noire n'est-elle pas un monstre pour le botaniste?

Nous ne saurions admettre cette façon de voir et la justesse de la comparaison. Le botaniste peut avoir raison; le linguiste certainement non. Et d'abord, ce changement à outrance, dont on fait la vie idéale des langues, va à rencontre de l'objet même du langage et lui fait perdre à peu près toute son utilité, puisque, dans les idiomes sauvages dont il est question, les vieillards ne comprennent plus les jeunes gens. N'est-ce pas là une preuve frappante qu'on est en présence d'un fait anormal et d'un vrai cas de tératologie ? Puis, quelle est la cause première de cette évolution sans lin, sinon l'ignorance et la faiblesse intellectuelle des barbares qui parlent ces idiomes ? Non, le langage s'affermit avec la civilisation. Les actions littéraires , dit-on, altèrent le caractère naïf et spontané des langues. Mais adopter ces vues, c'est oublier que ce progrès de la civilisation auquel on doit les littératures et les formes artistiques du langage qui les sauvent de l'oubli, est un mouvement aussi naturel et qui a des causes aussi inconscientes que les autres manifestations de

l'activité humaine : art, religion, idées morales, institutions sociales, politiques, etc.

Les causes qui agissent sur le développement des patois et des langues barbares sont plus simples, il est vrai, et plus faciles à déterminer. Mais les facteurs correspondants qu'on trouve dans les langues littéraires, pour présenter des actions plus complexes, n'en existent pas moins naturellement. Depuis quand la complexité des faits est-elle une raison pour déprécier la science qui les étudie? Bien mieux, le jeu en est plus intéressant.

Chez les peuples modernes, par exemple, la formation savante a été emprunter au latin et au grec une quantité de mots qu'elle a introduits, presque sans changement, dans le courant de la langue, créant ainsi au sein du lexique naturel un lexique nouveau, artificiel dans ses origines. Mais cette invasion elle-même se fait en vertu de causes naturelles que la science historique a pour objet de déterminer, et le mélange de ce lexique savant avec le lexique populaire amène des phénomènes nouveaux, où se manifeste sous de nouveaux aspects, pour qui sait les observer, l'activité incessante du langage.

Puisque le langage est un instrument dont les hommes se servent pour communiquer entre eux, plus l'horizon de la pensée, avec le progrès de la civilisation, se sera élargi, plus la langue aura servi à l'expression de nouvelles idées, plus aussi elle gagnera en noblesse et en grandeur, plus elle fournira à l'ob-

servation du linguiste et du penseur. « Toute la dignité du langage consiste dans la pensée, et c'est de là qu'il lui faut relever. » l

Patois et langues littéraires nous font assister durant leur vie à ce jeu de deux forces opposées où les traditions du passé luttent contre les tendances de l'avenir, où se montrent les diverses façons de penser des nations, leur tour d'esprit, vaste tableau d'un intérêt puissant et dont le spectacle éveille dans la pensée un monde de problèmes.

Peut-on déterminer les causes profondes de la naissance ou de la mort d'une langue ? Durant l'évolution dialectale, qu'est-ce qui assigne à chaque région sa forme propre de dialecte ? A un autre point de vue, quelles sont les influences réciproques que peuvent exercer et subir deux langues voisines ? Et jusqu'à quel point Tune d'elles peut-elle déformer l'autre sans lui enlever sa personnalité ? Pour quelles raisons et par quelle marche tel idiome recule-t-il devant un autre, et les habitants d'une région renoncent-ils insensiblement à leur patois pour adopter celui de la région limitrophe ? En particulier, sous quelles actions les patois

1. Pour l'examen spécial des rapports qui existent entre la langue et la littérature, et l'aotion que la seconde peut exercer sur la première, voir page 126, note 1.

disparaissent-ils devant la langue littéraire ? Dans quelle mesure la nationalité locale est-elle atteinte par le coup porté à ridiome ? Et si, au lieu de considérer le peuple, nous ne considérons plus que l'individu, est-il possible de savoir à fond une ou plusieurs langues étrangères de manière à en faire autant de langues maternelles, et de porter dans son esprit et concilier sans effort des modes différents et souvent opposés de grouper les idées et de comprendre les choses sans nuire à l'originalité de sa pensée ? N'y-a-t-il pas là péril pour l'intelligence ?

Voilà un ensemble de questions que la philologie pose à la psychologie, et nous n'avons pas signalé celle qui se dégage de toutes et qui en est le couronnement: l'action qu'exercent la pensée sur le langage et le langage sur la pensée.

Descendons à, des problèmes plus spéciaux, qui touchent, non aux langues en général, mais aux diverses parties dont elles se composent.

Toute langue contient trois séries de faits : les mots, les formes grammaticales, les faits syntactiques. Nous allons les passer successivement en revue, en partant des formes grammaticales.

Celles-ci ne sont autre chose que le système de déclinaison et de conjugaison; elles constituent le fond

ttiême de la langue ; c'est le moule où les mots viennent f prendre corps.

\ Un peuple peut changer son lexique et sa syntaxe ; s 'il garde ses formes grammaticales, sa langue n'aura pas changé. Avec le même lexique et la môme syntaxe, au cas que la chose fût possible, la langue deviendrait autre, si les formes grammaticales variaient. L'anglais est resté au fond une langue germanique, malgré les VI ngt-cinq ou trente mille mots français qui l'ont pénétré, parce que sa grammaire est restée germanique. Le persan a été si bien envahi par l'arabe que le lexique indigène est comme noyé dans l'élément étranger; et Pourtant le persan est demeuré langue indo-européenne, Parce que sa grammaire n'a rien subi de l'atteinte sémitl( Iue. C'est que les mots s'empruntent, s'oublient, se P e rdent, se renouvellent, mais que le moule de la déclinaison et de la conjugaison par lequel la langue k*t passer ce matériel mobile et instable, demeure toujours semblable à lui-même.

Que le français, par exemple, aille donner à l'alle- ^fciid l'imparfait qui lui manque ! Que l'anglais aille n °tis transmettre ses deux futurs ! La chose paraît inconcevable.

Ce sont les systèmes grammaticaux qui permettent <te classer les langues en ordres, familles, genres, espèces. On connaît ces grandes divisions de langues monosyllabiques, agglutinantes et flexionnelles, dans lesquelles on a distribué toutes les langues connues sur la surface du globe. Sans admettre que les langues

agglutinantes aient passé par le premier état du monosyllabisme, que les langues flexionnelles aient traversé les deux périodes du monosyllabisme et de l'agglutination avant d'arriver à leur système de flexion (ce sont là de pures hypothèses jusqu'ici indémontrées, et indémontrables), sans rechercher les origines de ces systèmes si différents , on peut reconnaître les habitudes d'esprit diverses et les diverses façons de penser qu'ils représentent. Les idiomes monosyllabiques donnent l'exemple d'une logique et d'un mocfe de combinaison des éléments de la pensée à peu près inconcevables a nous autres Européens. Et, à ne prendre que les langues flexionnelles, quelle variété de systèmes et quelle différence dans la façon de saisir et de formuler la pensée ! La conjugaison sémitique, si riche en voix, si pauvre en modes et en temps, suppose un état psychologique tout autre que celui qui a produit la conjugaison aryenne, avec sa richesse de modes et de temps et son petit nombre de voix. Les moules en sont si opposés les uns aux autres que tous les efforts des savants ont échoué jusqu'ici pour les ramener à une unité première 1 . Pans le groupe indo-européen lui-môme, malgré la communauté d'origine, la conjugaison s'est dé-

1. La grammaire comparée des langues sémitiques nous permet de déterminer le type primitif qui a donné naissance aux diverses conjugaisons sémitiques. On peut espérer que la grammaire comparée de l'égyptien et des idiomes berbères d'un côté, de ce groupe et du groupe sémitique de l'autre, nous permettra un jour de reconstruire un type linguistique aïeul de ces trois groupes et qui remontera, avec l'indo-européen, & une langue commune primitive.

veloppée en systèmes assez divergents pour paraître irréductibles entre eux. Cette puissance de la pensée humaine à prendre corps dans des formes tellement variées n'est pas un des moindres traits qui s'imposent à l'attention du penseur.

La construction ou syntaxe est la fin où tend toute langue, puisque les mots, sous les formes grammaticales qui leur sont propres, doivent se combiner en phrases pour exprimer la pensée. Les constructions sont déterminées par des raisons historiques ou logiques. Le plus souvent l'usage d'une époque est le résultat d'une lutte entre Tordre historique ou traditionnel et les tendances logiques nouvelles qui poussent la langue dans d'autres voies. Quelquefois paraît cette force que nous avons déjà signalée, l'analogie, qui modifie certaines constructions sur le modèle d'autres voisines. Derrière ces changements qui atteignent la forme, on aperçoit nettement des changements plus profonds dans les habitudes de l'esprit, qui vient à considérer les choses sous des angles nouveaux et à analyser autrement ses pensées. Quand on voit la race française décomposer lentement, siècle par siècle, les constructions synthétiques qu'elle recevait du latin pour leur substituer insensiblement des constructions analytiques, on pénètre mieux dans le caractère de cette race

qui a besoin de voir clair dans ses idées et de les diviser pour les mieux saisir.

La psychologie a beaucoup à attendre de la syntaxe historique, science toute nouvelle, à peine ébauchée, mais d'étendue immense et de portée sans fin.

Nous arrivons aux mots : on peut les étudier à divers points de vue :

1° Ce sont de purs sons, dont la production dépend des organes vocaux : bouche, larynx, cordes vocales, poumons. Chaque langue a ses habitudes de prononciation, son système de sons. Ces habitudes changent insensiblement, d'après les lois phonétiques dont nous avons précédemment parlé. Nous avons signalé les principaux problèmes généraux qui relèvent de la phonétique; d'autres plus spéciaux peuvent être posés, mais ils intéressent moins le philosophe que le physiologiste ou l'anthropologiste, puisque la phonétique relève des organes corporels. Le plus important est celui de l'influence de la race et des milieux. Comment des dialectes voisins, par exemple le piémontais et le vénitien, arrivent-ils à acquérir des caractères si opposés ? Pourquoi l'ancien allemand a-t-il perdu cette douceur souveraine dont on retrouve l'écho dans le gothique du iv e siècle, pour la remplacer par la rude harmonie de l'allemand moderne? Comment une langue à

certains moments devient-elle incapable de sons qu'elle admettait jadis sans difficulté, et les remplace-t-elle par des sons nouveaux qui semblent soudainement, spontanément, s'étendre sur tout son territoire 1 ?

2° Les mots sont aussi des groupes naturels et fixes de sons ayant chacun son indépendance propre. Us donnent naissance à. d'autres mots et se créent des familles. Ils s'adjoignent tantôt deux ou plusieurs mots pour former entre eux des mots dits composés; tantôt des terminaisons spéciales dites suffixes qui en changent la nature et la fonction, d après des principes déterminés de dérivation.

Chaque langue a ses procédés propres de composition fondés sur des principes logiques spéciaux. Les langues romanes ignorent à peu près complètement la composition avec génitif si riche en allemand et en anglais, tandis que l'allemand connaît à peine la composition par apposition, si féconde dans les langues romanes. L'anglais, seul des dialectes germaniques, a conservé un procédé de composition encore vivant en sanscrit et qu'il doit à la langue mère 2 .

1. D'autres problèmes seraient à signaler, mais ils appartiennent plutôt à la linguistique qu'à la psychologie : ainsi les questions de phonétique syntactique.

2. Le composé dont good-natured, great-minded sont les types.

La dérivation nous montre un procédé tout différent. Là où l'allemand dit Apfelbaum = Arbre à, pommes, le français dira pomm-ier. A y bien réfléchir, rien d'étrange comme la dérivation. Prendre dans un ou plusieurs mots une môme terminaison commune, en faire le représentant d'une idée abstraite, l'ajouter à toute une série de mots simples pour leur faire rendre cette même idée, en modifier graduellement le caractère et lui faire exprimer par des élargissements insensibles des rapports nouveaux qui vont en se multipliant ; créer ainsi de vrais mots qui n'on 1 pas d'existence propre par eux-mêmes, qui n'ont au cune indépendance, aucune individualité, que la langu< n'isole jamais, qui ne vivent qu'à la queue des mot simples, et qui cependant sont les porteurs d'idées gé nérales, voilà l'étonnant résultat auquel arrivent lelangues quand elles créent des suffixes 1 . Une force \C

1. Par exemple, voyez ce qui se passe avec le suffixe franc» \ âge. C'est le suffixe latin -aticus, qui existait dans un pet* nombre d'adjectifs : silv-aticus, err-aticus, fan-aticus. Pour 1 prononciation , -aticus, -aticum est devenu -adego, -adeo, -adiO -adje,-age; pour la forme, il est devenu suffixe de substantJ comme d'adjectif; pour le sens enfin, dans les substantifs, il commencé par former des collectifs : cour-age, proprement, <? qui est relatif au cœur, l'ensemble des sentiments du cœur' feuillage, l'ensemble des feuilles ; plumage, l'ensemble des pli» mes : voilà une première conquête de sens ; âge est donc d& venu, sous forme suffixale, un vrai nom collectif.

Bientôt, dans des dérivés de verbes transitifs, exprimant \£ résultat collectif de l'action {lavage, tout ce qui est lavé), il passe insensiblement à l'idée de cause; c'est ainsi que le suffixe âge aujourd'hui est le synonyme de Y action de faire : blanchissage, repassage, nettoyage, etc.. action de blanchir, de repasser, de nettoyer, etc.

est en jeu que nous avons déjà vue à l'œuvre, l'analogie. C'est peut-être dans la dérivation qu'on saisit le plus nettement l'action de l'esprit sur le langage, parce qu'il y manie des éléments peu nombreux, la liste des suffixes étant nécessairement très limitée, et que les rapports exprimés sont plus simples.

D'un autre côté, la psychologie comparée des peuk pies trouve une matière féconde dans l'étude qui rapproche entre eux les procédés de formation des mots de langue à langue. La puissance de composition à peu Près illimitée 'de l'allemand est compensée par une indigence de dérivation qui fait contraste avec la puis- ^uce de dérivation et la pauvreté de composition * des bagues romanes. Que gagne ou perd l'expression de ta pensée à l'emploi de l'un ou de l'autre de ces divers Procédés ? Voilà encore une de ces questions qui pénètre *U au fond de la psychologie populaire.

3° Enfin les mots expriment les idées. Le mot est créé pour rendre la pensée. Quel est le rapport qui l'unit à *i<lée dont il est le signe? Jusqu'à quel point l'histoire des changements de sens reflète-t-elle l'histoire de la pensée? Tel est précisément le problème dont nous abordons ici l'examen.

i. Moins grande toutefois qu'on ne le croit généralement.

Dans l'étude qui suit, on voudrait déterminer d'abord les caractères logiques de cette vie intellectuelle et morale que notre pensée donne aux mots; autrement dit, montrer par quel procédé de l'esprit et sous l'action de quelles causes ils naissent et se développent au sein de la langue. Puis, on voudrait montrer comment celleci règle les rapports des sens entre les mots voisins , comment ces mots se comportent entre eux et subissent de la part les uns des autres ou imposent les uns aux autres des actions réciproques; enfin de quelle façon ils épuisent les concepts qu'ils possèdent et disparaissent condamnés à l'oubli.

Naissance, vie et mort des mots; nous avons donc raison d'intituler cet opuscule la Vie des mots étudiée dans leurs significations.

Cette étude du mot le prend non pas à sa première origine, mais au sens immédiatement précédent d'où est dérivé celui qui est examiné. Déterminer la vie d'une signification, c'est remonter non à l'origine première du mot, mais au sens antérieur qui l'explique, comme en histoire naturelle remonter à l'origine d'un individu, c'est non remonter à l'origine de l'espèce, mais aux individus, mâle et femelle, dont il dérive.

Dans ce travail on trouvera un certain nombre de comparaisons avec l'histoire naturelle. Ces rapprochements n'ont point été cherchés de parti pris, mais se sont rencontrés d'eux-mêmes sous la plume de l'auteur.

Des recherches poursuivies pendant de longues an-

nées sur l'histoire des langues romane et en particulier du français, l'ont depuis longtemps conduit à cette conclusion (à laquelle d'autres linguistes étaient pour leur compte déjà arrivés) que le transformisme est la loi de l'évolution du langage.

Ses connaissances en histoire naturelle ne lui permettent pas d'affirmer que les théories de Darwin soient la vérité. Mais, dussent-elles céder la place à des théories nouvelles, le transformisme dans le langage reste un fait.

Le langage est une matière sonore que la pensée humaine transforme, insensiblement et sans fin, sous l'action inconsciente de la concurrence vitale et de la sélection naturelle.

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