‹ La vie des mots étudiée dans leurs significationsChapitre 14 sur 63 · Voir plua haut, p. 56, note I · texte numérisé non relu

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a. Voir plus baut, p. 38.

CONDITIONS LOGIQUES objet présente avec le premier, après les avoir emhrassés dans un mÉme regard et désignés soua le même nom, s'attache peu à peu au second, identifie avec lui de plus en plus complètement le nom emprunté du premier, et finit à la longue par faire de ce nom le signe exact, le représentant fidèle du nouvel objet. C'est donc l'habitude seule qui amène cet oubli du sens primitif, et cette adaptation complète de l'ancien nom à la chose nouvelle. La ciitachrése est fille de l'usage et i

§ 33. Il suit de là cette importante conséquence que les expressions figurées peuvent, pour certaines personnes, de par la catachrése, être devenues des expressions adéquates d'objets nouveaux, alors que pour d'autres elles ont conservé toute la transparence de leur valeur étymologique.

Pour un Français, cornet éveille l'image simple d'un papier enroulé en pointe ; un étranger, étudiant notre langue, y verra une petite corne.

L'allemand Warfel, pour les Allemands, est le correspondant exact de notre mot dé {à jouer). Pour un Français apprenant l'allemand, il éveillera l'image d'un objet que l'on jette [werfen). Il en est de même d'une quantité de mots que l'usage plus ou moins grand que l'on en fait réduit plus ou moins complètement à l'unité d'image.

Ainsi, dans toute langue il y a des mois qui n'expriment pas exactement pour tous la même idée,

n'éveillent pas en tous la même image, fait notable qui explique bien des mésintelligences et bien des erreurs. Nous touchons ici à un point capital de la vie du langage, les rapports des mots avec les images qu'ils évoquent. Le plus ordinairement, chez chacun de nous, les mots, désignant des faits sensibles, rappellent à. côté de l'image générale de l'objet un ensemble d'images secondaires plus ou moins effacées, qui colorent l'image principale de couleurs propres, variables suivant les individus. Le hasard des circonstances, de l'éducation, des lectures, des voyages, des mille impressions qui forment le tissu de notre existence morale, a fait associer tels mots, tels ensembles d'expressions à telles images , à tels ensembles de sensations. De Ici tout un monde d'impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or, les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n'en laissent paraître au dehors qu'une partie infiniment petite, la plus apparente, la plus saisissable : et chacun de nous la reçoit à sa façon et lui donne à son tour les aspects variés, fugitifs, mobiles, que lui fournit ie fonds même de son imagination.

Donnons un e\emple pour éclairer les idées. Supposons qu'on demande en même temps à un groupe de personnes de représenter instantanément et naturellement, sans effort d'imagination, le tableau qu'indiquent ces simples mots : un rocker surplombant au ùord de la mer. Si ces personnes comparaient les uns

CONDITIONS LOGIQUES aux autres les tableaux qu'aurait évoquée chez elles cette ligne, il est à peu prés sûr qu'aucun de ces tableaux ne ressemblerait aus autres ; la forme du rocher, l'aspect de la grève et des vagues varieraient avec les individus, et cela parce que les impressions antérieures auraient déterminé chez chacun d'eux des façons différentes de se les représenter '.

C'est là que parait l'imperfection de cet instrument par lequel les hommes échangent entre eux leurs pensées, de cet instrument si merveilleux à tant d'autres égards, le langage.

D'où vient que dans la psychologie l'étude de la sensibilité est si peu avancée, quand on la compare à l'étude de l'intelligence ou de l'activité? C'est que la plupart des termes employés : inclination^ penchant, désir, passion, affection, etc., sont des termes métaphoriques qui affectent chacun do nous différemment et que chacun traduit différemment. Une des principales causes, à noire avis, de l'obscurité qu'on reproche à la philosophie allemande, c'est la valeur trop métapho- , rique de son langage. Comparez des mots pittoresques et sensibles, tels que Anschauung, Empfindung, Vorslsllung, Begriff, à ces termes si abstraits, si nus de notre langue, intuition, perception j représentation, idée, etc. Ici, des termes représentant exactement des abstractions pures; là, des termes métaphoriques qui frappent

; images, (Iqds le Ninetecnih Ceidur

le lecteur de sensations particulières. Ici, des idées; là, des impressions subjectives et personnelles. Ici, il n'y a qu'à comprendre ; là, il faut traduire, et traduire d'après le tour propre de son imagination , telle que l'ont faite la naissance et la vie morale vécue. Voilà pourquoi, dans certaines philosophies qu'a vues naître notre siècle, le maître s'est reconnu si peu de fois chez ses disciples, qui ne comprenaient point sa doctrine, mais la sentaient chacun à sa manière*.

En retour, cette imperfection du langage permet à l'écrivain de se faire jour. C'est parce que le langage n'exprime et ne fait paraître aux yeux qu'une faible partie de ce monde subjectif que l'art d'écrire est possible. Si le langage était l'expression adéquate de la pensée, et non un effort plus ou moins heureux vers cette expression, il n'y aurait pas d'art de bien dire. Le langage serait un fait naturel comme la respiration, la circulation, ou comme l'association des idées. Mais, grâce à cette imperfection, on fait effort à mieux saisir sa pensée dans tous ses contours, dans ses replis les plus intimes, et à la mieux rendre, et l'on fait œuvre d'écrivain. Félix culpa, dirons-nous, puisque c'est à elle que les peuples doivent leurs littératures, et cet admi-

1. C^est à la scolastique et au bas latin, disons-le en passant, que le français doit Tincomparable netteté qu'il apporte dans la langue philosophique. Les termes sont presque tous abstraits (sauf dans la terminologie de la sensibilité), et ne donnent aucune prise & ces trahisons qu'entratnent les expressions métaphoriques.

CONDITIONS LOGIQUES rable trésor, sans cesse accru, de clicfs-d 'œuvre qui int l'éternel honneur do l'humanité.

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