Voir plus haut, p. 63 et suiv
raies, que l'on considère les causes intimes des ail rations qui peuvent lalleindre, ouïes raisons quifixt le choix des déterminantsà adopter, y a-t-il à reconnaSI des tendances spéciales , des habitudes propres à cl que idiome ou famille d'idiomes? La recherche, por-' tant sur la psychologie comparée de plusieurs idiomes ou sur celle d'un idiome unique, présente des aspects infiniment variés; nous ne pouvons donner que quelques exemples des méthodes à suivre, des faits k étu-
)or- .■
§ 52. Considérons d'abord les changements dans Ii valeur des mots.
1' Si Ton compare la métaphore dans les langues indo-européennes et dans les langues sémitiques, on constatera que dans les premières elle s'identifie volontiers avecle second terme delà comparaison, et par l'oubli du premier lui devient adéquate, tandis que dans les dernières elle garde presque absolument, partout et toujours, sa transparence. La pensée, dans l'hébreu, par exemple, ne peut se dégager de l'image matérielle qui la recouvre. Voilà pourquoi la langue biblique, si pittoresque et si poétique, est d'autant plus impuissante à exprimer l'idée pure dans la nudité de l'abstraction. Ici l'esprit, plus tenace, garde fidèlement, comme dans un miroir inaltérable, l'image et l'empreinte de la sensation matérielle : là, la pensée, plus mobile, se dégage avec aisance de l'impression matérielle, et s'élève sans effort à la conception de l'idée.
ACTIONS PSTCHOLOr.iQDES iOl
Est-ce h. celle cause qu'il faut attribuer le fait que la philosophie, à peu près inconnue aux races sémitiques', est l'œuvre des peuples aryens?
§ 53. 2* Descendons à la famiUe aryenne. Il semble que ce soit un caractère de l'esprit indo-européen, ou du moins de l'esprit de la famille aryenne d'Europe de partir de l'idée de deux pour arriver, par une marche naturelle et inconsciente, à l'idée de chose mauvaise.
La racine indo-européenne dva, en effet, donne non Beulementle grec SJu), deux, mais encore la particule S'Jî qui a un sens péjoratif et exprime l'idée de chose difficile, pénible, fâcheuse {ainsi S-jî-^Itiic, désespéré, Saî-iia^î, qui apprend avec peine, 3jï-irvo;i, dyspnée, respiration difficile).
Du radical Sy, qui se trouve dans Eu;, dérive la racine Si! (pour ouïs) qui devient d'un côté le grec ^k, de l'autre le latin primitif dvis.
Or, si le grec Sic a conservé intacte la signification de deux fois, on voit déjà, dans quelques composés de son dérivé Si^a, doublement, paraître une valeur dépréciative: Si^ovou!, perfide, Sij^oircaaia, discorde.
Quant au latin primitif dvis, il se divise â son tour en dis et 6is. Dis a souvent une signification péjorative: displicere, déplaire, difficilis, difficile, signification qui est devenue habituelle aux langues romanes : ital. dis-,
i. La philosaphie hébraïque est d'imitation arabe ; et ce qu'on appelle la philosophie aral)e n'est pas l'œuvre des Musulmana- Arabes, maia des Musulman s- Persans, c'est-à-dire Aryens.
h. dés-, etc. Enfin, bis, qui veut dire deux fois en latin, arrive en roman (sous la Forme bes) au sens de mauvais : bes-toumcr (vieux français = mal tourner) ; bes-vue (aujourd'hui bévue), mauvaise vue (d'une cliose), erreur, méprise.
L'allemand zwei, le bas allemand twei, l'&nglats two, qui appartiennent à la racine dva, entrent dans des locutions ou des compositions où apparaît franchement la signification péjorative : entzweireissen, « mettre en pièces « (proprement rfécAirer en tfewa:); meineSckau sint twei, « mes souliers sont déchirés » (proprement sont deux) ; came a-two, « se casser » (proprement venir à deux) '.
Assurément, il est tout naturel que l'on exprime par l'idée de deux le fait de se diviser, de se séparer, de se de'faire. Mais la même expression pourrait servir à rendre l'idée de se doubler, de s'augmenter, de sa développer (par exemple, en parlant des êtres animés, des plantes).
L'idée de deux est par elle-même indifférente au progrès et au développement ou à la ruine et h. l'usure ; et pourtant c'est cette dernière idée que nos langues paraissent accorder de préférence à notre racine.
De même l'allemand miss signifiait en vieux haut allemand varié, divers, avant de prendre dans l'allemand moderne le sens de mal. Le français rfu^/icî(é est synonyme de fourberie.
i. Ces derniers eïemplea sont prU â Mai Mûller, Nouvelles Le-. gons sur la science du langage, 1. 1, p. 313, 314 de l'édition française.
Le grec iiXlw; et le latin ailler, « autrement », aboutissent parfois au sens péjoratif qui est habituel à secu» (proprement autrement). Aller y est entièrement arrivé dans alterare, adalterare, altérer, allêration. Et pourtant là encore l'idée d'autre n'implique pas nécessairement celle d'autre qu'il ne faudrait : puisque l'anglais altération est resté indifférent entre l'idée de changement en bien et celle de changement en mal , et que te français autrement, dans la langue familière, arrive même de nos jours au sens de changement en bien. « Ce tableau-ci est autrement peint que celui-là », signifie •I autrement mieux, beaucoup mieux que celui-là », exemple qui prouve que l'idée de autre pouvait aussi bien conduire à celle de mieux qu'à celle de pis.
Dans tous ces termes exprimant dualité, variété, on voit donc la pensée se porter plus volontiers sur des objets où la diversité est précisément un défaut que sur ceux oii elle serait une qualité, et de l'idée de diversité tendre naturellement à celle de perversité '.
§ 34. 3° Restreignons notre examen à deus langues, . Considérons le développement parallèle du sens des fcî^Bux prépositions ad, à en français, et to en anglais;
1. Est-ce une tendance uatumlle de la pensée de passer de l'idée de loujoun k celle d'imniédiatenient ? Et a-t-on le droit de génfraliser, d'aprÈa les eiemples suivants ; sempre, en vieux tcaucais, d'abord toujours {semper], puis habituellement tout de suite; incesiammenl, en français moderne , d'abord sans cesser, puis dant un temps prochain. Comparez la conrusion qui s'est établie entre de suite et tout de suite.
nous serons frappés de la fixité relative que celte der- ] nière garde dans l'expression des rapports qu'elle marque. L'idée de direction d'un point vers un autre dans l'espace et le temps et dans les rapports figurés, y demeure toujours visible et sentie. Elle pourrait se représenter à l'esprit sous l'image d'une ligne droite. Danslô j français au contraire, si l'idée primitive de ad se main- 1 tieût dans aller à Paris (to go to Paris), elle se perd [ dans être à Pa7'is (to be in Paris) ; travailler à la lumière I d'une lampe (to work bij the IJght of a lamp); courir à to ute force (to run at fuU speed) ; travailler à la machine ] (îyi(A the machine); se battre à l'épée{with swords), etc. L'esprit français, plus mobile que l'esprit saxon, se laisseentrainer par des rapprochements délicats, et suit J complaisamment les détours de subtiles analogies.
§ 55. 4' La pensée populaire, qui aime l'image et la J sensation, n'a pas toujours des idées nettes et pré- I cises; elle confond entre elles des choses difTérentes ] en se laissant entraîner par des rapprochements vag et inexacts.
Ainsi l'anglais grandfather, grandmother amène les i expressions incorrectes grandson, granddaugkter, etc.; le français bru (belle-fille) estl'allemand braut (fiancée). Le latin avunculus et nepos, aïeul et petit-fils, devient le français oncle el neveu, frère du père ou de la mère, fils du frère ou de la sœur. Nos expressions beau-père, belle-mère, beau-frère, belle-sœur, etc., sont des termes , vagues n'exprimant aucun rapport de parenté déter- 1
miné'. L'adjectif français sans pareil {chose sans pareille) amène l'expression inintelligible non pareil {une beauté non pareille).
Les patois français et romans confondent perpétuellement les idées de louche et de borgne.
Les noms de couleurs sont he'sitants ; ils passent facilement d'une couleur à une autre. Rien de plus obscur que l'histoire des mots gris, bleu, blond, bloi (v. fr.), qui ont désigné des couleurs différentes dans le haut moyen âge. Pourquoi les Grecs n'ont-lls aucun mot spécial pour désigner le bleu, que leur langue confondait avec le vert? glaukon, kuanon désignent chacun le vert et le bleu. Y a-t-il dans ces derniers cas un fait de confusion et d'indistinction dans la langue seulement, alors que la pensée restait toujours nette, ou les peuples modernes, par une analyse nouvelle plus profonde, ont-ils acquis l'idée de nuances et de sensations inconnues aux anciens?
§ 56. 3° On saisit encore sur le fait l'action de l'esprit populaire quand il déforme le sens de mots reçus et consacrés dans certains usages. On voit avec surprise des mots de formation savante, ayant dans la langue scientifique leur pleine et entière valeur, descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules
1. En vieux A^jiç&is Arau s'employait comme terme de politesee devant frère, laur, quand on s'adressait & un homme, k uae femme. Cet emploi disparaissant, la langue a utiliaé l'expressioii pour cendre les rapports de parenté par alliance.
pu dégradants : le philosophe devient un homme trop tbile au jeu; espèce, individu se changent en insultes ÏTossièrea ; quolibet ' aboutit à une plaisanterie sans ^el. Le cancan ' a comKiencé par être un discours offi- I ciel en latin; Vêlucubration est devenue un travail ridicule, et si la péroraison est encore un terme noble de rhétorique, il n'en est plus de môme de pérorer. Même histoire pour épiloguer, à cûté d'épilogue. Ce n'est plua le théologien qui travaille à sophistiquer, à élever do subtils raisonnements ; c'est le marchand peu scrupuleux qui sophistique et falsifie ses denrées '. Imbécile était un beau mol dans la poésie du xvu" siècle ; lea mains imbéciles étaient les mains impuissantes : le xvni' siècle a fait de l'imbécile un faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes les plus méprisants que possède la langue populaire. L'astrologie avait donnA une série de termes : martial, jovial, saturnien, etc., né sous la planète de Mars, de Jupiter, de Saturne, etc. Saturnien a disparu ; martial conserve encore assez bon air sous sa figure énergique ; mais le jovial, celui que Jupiter avait favorisé de la santé du corps et de l'esprit, du tempérament le plus heureux, devient un homme à la grosse gaieté, à l'humeur réjouie. Une ironie ' grossière semble prendre plaisir à dé-
1. Du latia ecolastique q-uodtibet, sorte de proposition logique, A
2. Du latin guamquàm, quoique ; mot par lequel commeD'S gait Bouveot l'exorde des discours.
3. L'anglais dit de ntSme : " doclored » béer, wine. i. Il y aurait encore, disons-le en passant, à étudier le rûle do |
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grader ces mots mal compris et à venger, sur la langue des lettrés, l'ignorance populaire. Il est vrai que, par un sentiment plus généreux et plus général aussi, la langue populaire, mieux inspirée, cherche à saisir ces mots savants, à se les approprier, pensant par là gagner en noblesse et élégance ; mais perdant aussi d'un autre côté quantité de mots de bonne marque '.
§ 37. 6° Est-ce un sentiment de même nature qui corrompt les mois empruntés aux peuples voisins ? Le fait depuis longtemps a été signalé, et il sufEra d'en citer quelques exemples. Comparez aux sens primitifs la signification que le français donne à rosse {vieux haut allemand Bros, cheval), lippe (allem. Lippe, lèvre), lande (allem. Land, terre), reitre (allem. Reiter, cavalier), bouquin (anc. néerl. boecHn, petit livre), hâbleur (esp. hablador, parleur), mafamore (espagnol matamore, lueur de Maures), capilan (esp. eapilan, capitaine), duègne (esp. duena, dame), donzelle (itaJ, donzella, demoiselle), etc.
Ailleurs, l'usage familier ou populaire s'approprie, en les marquant d'une note d'ironie et de moquerie, les mots de la langue poétique ou ceux auxquels un usage vieillissant a imprimé une certaine noblesse.
Il y a deux sortes d'héroï-comîque : l'un qui élève à la dignité de héros des personnages et des choses vul-
onie dans la langue; l'ironie arrireà des résultats analogues b Li qu'indique la célèbre étjmologie : Ijiciis a non iucendo. . Voir plus loin, p. 163.
^^VioS LA VIE DES MOTS ^^
^^H gaires, l'autre qui rabaisse le héros au niveau popu- ^^F laire : c'est ce dernier comique que met en œuvre I& ^^ " langue familière quand elle abuse de ces mots maje»*^H
tueux qui ont le malheur d'être démodes. Voyez oilt^^|
»Bont descendus ces beauîL termes déconfire', rfecoi»-^^H ^ture^,ocire^, preux'', prouesse^, sire", casCeP, manoir', galetas*. Ou bien, c'est avec un sourire aux lèvres qu'on emploie dans la conversation ou le slyl» ^ fomilier des mots qui n"ont leur valeur que dans le hauf^H Style : glaive, coursier, etc. ^^Ê
Quand des mots sont brusquement enlevés à la sphère où un usage spécial les a placés, et qu'ils sont trans- » portés dans d'autres milieux, ils détonnent, ils sont
^^H dépaysés ; ce sont des intrus qui pénètrent dans une &o- ^^B'Ciété qui n'est pas faite pour eux. I
^^* § 58. 7° Nous n'avons pas encore parlé du proJ Uème des déterminants. Les langues obéissent-ellcsl à des tendances particulières quand, dans la dénomï-j nation des objets, elles s'adressent à tel dëterminaoËl plutôt qu'à tel autre?
a) Un certain nombre de machines et instrument