CHAPITRE IV
§ 60. Dans quelles conditions les changements de sens s'efîectuent-ils au sein de la langue ? Gomment y pénètrent-ils et s'y font-ils leur place ?
Ici la question s'étend ; car elle embrasse, avec les néologismes de sens, les néologismes de mots que nous avons signalés au début de cette étude, pour les écarter provisoirement*.
Voyons ce qui se passe sous nos yeux : quelqu'un lance dans la conversation, un écrivain risque une expression nouvelle, mot ou métaphore. Elle plaît au cercle d'hommes qui l'entend, se répand peu à peu, devient à la mode, fait fortune. Si elle répond à quelque idée ou sentiment durable, elle a chance de vivre.
Or , les centres de formations sont très nombreux : société élégante, monde politique, armée, ateliers, campagnes. Autant de groupes naturels de gens et d'occupations, autant de centres différents de néologismes.
1. Elle va même plus loin; car ce que nous disons ici du néologisme et de sa pénétration dans la langue, s'applique exactement à tous les faits nouveaux qui viennent modifier d'une façon quelconque Tétat d'un idiome. Cf. p. 8.
CONDITIONS PHILOLOGIQUES 'armi ces néologismea, les uns, fantaisies du moment, font que paraître, comme ces Ceurs éphémÈres qui s'épanouissent un jour au pied des plantes vivaces, des arbustes ou des arbres séculaires. D'autres se maintiennent plus ou moins longtemps dans le milieu qui les a vus ,ltre, vivent môme de longues années, plusieurs sièles, dans ce monde étroit sans en jamais sortir ; d'au- :s en franchissent les limites, s'insinuent dans des ■cercles plus étendus, et quelquefois, favorisés par les «irconslances, prennent droit de cité dans la langue commune et en viennent enrichir le trésor. Parmi ceux- 'Ci, il faut signaler les néoiogismes qui, répondant à ui Iwsoin général, se créent de divers côtés à la fois sortenttout armés de mille cerveaux. Ceux-là sont! plus heureux. Ordinairement, plus ces expressions sont limitées à un cercle restreint, moins elles ont chance de durée. Le néologisme est une plante qui, pour vivre, doit pousser ses racines dans le plus grand nombre possible d'esprits.
Une fois adoptés par l'usage général, les néologismeBJ ont droit de cité; les métaphores se consacrent, et on ni peut plus les changer.
Quelle estla conduite à tenir àl'égarddeBnéologismea?
Doit-on les accepter ou les repousser indifTéremment î
S'il y a un choix à faire , quel est le critérium? L'écri-
» vain peut-il se les permettre sans manquer à la langue?
§ 61. « Le néologisme de l'écrivain est une création J littéraire, consciente, et qui tend à une fin esthétique;
■iH LA VIE DES MOTS
il relève de la critique. Celui qui l'essaye doit pouvoir juslifler la liberté qu'il a prise avec la langue. Autre- j ment dit, il faut que le mol soit nécessaire dans la circonstance donnée, qu'il soit l'expression la plus nette ou la plus forte de l'idée à représenter. A celte condition, il sera pardonné ; bien plus, il méritera de durer ] et durera : c'est par des audaces de ce genre que n' grands écrivains ont enrichi la langue.
" Parfois le néologisme littéraire est amené par l'e semble de la phrase, l'enchainemenl des idées, et s'ir pose de lui-même. M. Villemain, dans la Préface du , Dictionnaire de TAcadfimie {éd'iVion de 1833), parlant 1 des langues qui se constituent, se transforment et péri&- ] sent suivant les lois qui règlent la vie des choses ] humaines, écrit la phrase suivante : « Dans une conlrés i « de l'immobile Orientoù nulle invasion n'a pénétré, où ] « nulle barbarie n'a prévalu, une langue parvenue à sa « perfection s'est déconstruite et altérée d'elle-même, 1! par la seule loi du changement, naturelle à l'esprit 1 « humain. » Reconstruire manque au Dictionnaire de j l'Académie; iln'estpas admis par l'usage, qui n'en sent ] point la nécessité permanente ; et toutefois, ici il est si J bien amené par l'ensemble des idées qu'on Je trouve tout j naturel ; c'est le seul terme propre, et toute périphrase j serait vicieuse. C'est un de ces mots éphémères qui naissent avec le besoin instantané et meurent dés qu'il cesse; ce ne sont pas des mort-nés; ils ont vécu un moment et peuvent revivre avec la circonstance qui les a créés.
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tt Si le néologisme littéraire relÉve de la critique et lui doit compte de ses créations, le néologisme populaire ne relève que de lui-même, et c'est à la science h en rendre compte.
« Les anciens l'avaient déjà reconnu r le peuple est souverain en matière de langage : Populus in sua potestale, singuli in illius, disait Varroo, et avant lui Platon : Le peuple est en matière de langue un très excellent maife. Voltaire le constate en le regrettant : " Il est triste qu'en fait de langues, comme en d'autrea « usages plus importants, ce soit la populace qui dirige " les premiers d'une nation. »
« Le suffrage universel n'a pas toujours existé en politique ; il a existé de tout temps en matière de langue ; là le peuple est tout-puissant, et il est infaillible, parce I que ses erreurs, tôt ou tard, font loi. Le langage, en ] effet, est une création naturelle et non une construction ' rationnelle et logique. Les hommes, pour se communiquer leurs idées, recourent d'instinct à un ensemble, à un système de signes naturels qui se modifient sans | cesse, dans le temps et dans l'espace, sous l'action de I lois phj-siologiques et de lois psychologiques ; mais 1 du moment que la plus grande partie des hommes se j comprennent à l'aide de ce système, celui-ci a rendu les services qu'on est en droit de lui demander. I Voilà pourquoi même les erreurs de logique, les ano- ] malies, du moment qu'elles sont acceptées de tous, J cessent d'être anomalies, et deviennent formes légi- i Urnes de la pensée. Tel est le fondement du prin- I
cipe qu'au pouvoir de Vusage seul est la règle du langage :
Quem pênes arbitrium est jus et norma loquendi,
« Mais cet usage varie sans cesse : consuetudo loquendi in motu est. Ainsi notre langue, depuis les origines, a obéi à certaines tendances qui ont transformé sa phonétique, ses formes grammaticales, sa syntaxe, son lexique : sa phonétique, sousTinfluence permanente qu'a exercée le besoin d'une prononciation plus rapide ; ses formes grammaticales et sa syntaxe, sous l'action d'un esprit d'analyse qui lentement a désorganisé sa vieille construction à demi synthétique, héritage du latin, pour lui substituer une construction plus logique et toute raisonnée ; son lexique, sous l'action de cette vie toujours mobile et changeante de l'esprit, acquérant sans cesse des idées nouvelles, apprenant des faits nouveaux, voyant et percevant les choses sous de nouveaux aspects. Mais, comme tout ce qui a vie, le langage est soumis à deux forces contraires : la force qui innove et celle qui conserve ; la marche du langage consiste à céder graduellement à la première en se laissant contenir par la seconde ; autrement les transformations seraient trop promptes et les langues n'auraient plus d'unité*.
« C'est ce qu'on voit dans le passage du latin populaire aux langues romanes. Lors des invasions barbares,