On ne part guère du mot pour arriver à i'idie que quand j
■ .H s'agit d'apprendre une langue. I
S. Ces considérations répondent aux questions posées par i
IL Formation du substantif.
§ 10. Les changements de sens peuvent atteindre les diverses parties du discours, plus fréquemment les noms (substantifs et adjectifs) et les verbes, moins souvent les mots invariables et moins encore les pronoms.
Au point de vue qui nous occupe, la nature grammaticale du mot importe peu ; la marche de l'esprit, partout, reste au fond la môme. Dans le substantif elle est plus facile à saisir ; d ailleurs le substantif est la partie du discours la plus féconde en changements et la plus importante à étudier. C'est donc l'analyse du substantif qui servira de point de départ à notre recherche. Mais il reste entendu que tout ce que nous en dirons peut s'appliquer, sauf de légers changements, aux autres sortes de mots.
§ 11. Tout substantif désigne à l'origine un objet par une qualité particulière qui le détermine. Ainsi, la chose que le latin appelle fluvius, fleuve , présente divers traits caractéristiques : aspect des rives, mouvement de l'eau, etc., dont chacun pourrait servir à la dénommer; le mouvement de l'eau a été choisi, et cette qualité d'eau courante, quod fluit, a donné son nom à la chose. Ainsi encore ce que le français appelle vaisseau,
M. Michel Bréal dans un curieux et intéressant Mémoire lu en séance publique & Tlnstitut. Voir la Revue Bleue, 1884, t. II, p. 552.
CONDITIONS LOGll
parassimilalion de forme à un grand vase, ou bàliment ^ par allusion au travail de la construction, ]e latin l'appelle navire, c'est-à-dire ce qui nage, flotte sur l'eau [ncUat] ".
Cette qualité particulière qui sert à dénommer l'objet est le déterminant, ainsi dit parce qu'il le détermine et le fait connaître par un caractère spécial. Dans une capitale, capitale est le déterminant qui caractérise un rf^fermine sous-entendu [ville, lettre). Ttuns fluvius , navis, les idées de couler, de flotter sont les déterminants qui précisent les déterminés généraux non exprimés: la chose (qui coule, flotte). Dans les noms composés, les rapports des déterminants et des déterminés sont plus visibles, parce que ceux-ci sont tous deux exprimés : ainsi dans coffre-fort, coffre est le déterminé que précise le déterminant fort.
Le choix d'un déterminant, tel est donc le premier acte de l'esprit dénommant un objet : il y saisit une qualité et en prend le nom pour en faire le nom de l'objet.
g 12. Chose curieuse, cette qualité n'a nullement besoin d'être essentielle et vraiment dénominative. ,
Ainsi cahier est, étymologiquement, un groupe de quatre choses (ancien français caier, caem, cadern, du latin qualernum, groupe de quatre [s.-e. feuillets]).
1. Dnns toute Jnugue, tout nom dont on trouve l'étymologie se ramène invuriablemetila un qiialilicntif, et la recherche Étymologique, comme nous le verrousplus loin, consiste précisémcat 1 reconnnllre les quollBcatila qui se cachent dcrritrc !ea Voir p. es.
Carillon est aussi un groupe de quatre (cloches), du latin vulgaire quadrilionem, réunion de quatre.
La confiture est tout simplement une préparation {confectura).
Le chapelet n'est autre chose qu'une petite couronne (de chapel, chapeau, guirlande).
Les lunettes sont simplement de petites lunes.
Un soldat est un homme payé, soldé (de Titalienso/dato, de soldo, sou).
Une tortue est un animal aux (pieds) tors, tortus.
Rien dans ces mots n'indique étymologiquement les idées qui nous paraissent essentielles de feuilles à écrire, de cloches, de fruits préparés, de grains bénits, A' instruments de vision, d! homme de guerre, ô! animal à carapace^ etc.
Quelle est la valeur du déterminant dans la série suivante :
caporal, c'est-à-dire chef.
sergent.
serviteur *,
adjudant.
aide,
officiery
chargé d'un office,
major.
plus grand.
lieutenant,
remplaçant,
capitaine.
chef,
commandant.
celui qui commande.
colonel.
celui qui est à. la tête d'une colonne.
et enfin général, mot d'un sens vague et sans portée?
1. Sergent est encore le nom de divers outils, comme aussi le mot valet.
CONDITIONS LOGIQUES U
1 dans celle-ci
diacre.
c'est-Ii-dire
E:J*ovDî, s
erviteur,
prêtre,
presbyler.
vieillard,
énique.
iit{axoTroç,
surveillant.
cardinal.
cardinalis
, important.
pape.
papa, père 7
et dans ces mots :
Marquise, sorte ^de vérandah ; duchesse, sorte de poire; princesse, sorte d'amande et aussi sorte de haricot ; ckanceliëre, sorte de fourrure à envelopper les pieds; châtelaine, sorte de chaîne longue, qui se porte autour du cou ; demoi'^ l'telle, nom de la hie, instrument à l'usage des paveurs; ime, nom d'ane pièce au jeu de ce nom ?
Les exemples sont sans fln.
C'est que le déterminant qui sert à dénommer l'objet en exprime pas nécessairement la nature intime. Le nom n'a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d'en éveiller l'image. Et, à cet eiïet, le moindre signe, le plus imparfait, le plus incomplet suffît, du moment qu'il est établi, entre les gens parlant la langue, qu'un rapport existe entre le signe et la chose signifiée. Dans'ces dernières amiées, on a donné le nom de porte-àonheur à une espèce de bracelet. En quoi porte-bonheur définit-il l'objet qu'il désigne ? Une vague idée de souhait, unie à l'idée de présent qu'on peut faire du bracelet, suIÏÏt à faire un nom.
§ 13. Cette faiblesse de la caractéristique dans Isl I déterminant s'explique très facilement du reste.
langage n'a pas besoin de tout dire (nous verrons même plus loin qu'il ne peut pas tout dire).
Des pensées qui sont dans Tesprit, il n'exprime que quelques-unes, capables d'éveiller les autres. Le plus souvent les déterminés sont sous-entendus et les noms qui les désignent rendus inutiles, soit par la nature propre des déterminants, soit par les circonstances où se trouvent les personnes qui parlent entre elles. Pour prendre des exemples familiers , si vous entendez dans une conversation le mot de radical, il ne sera pas besoin d'expliquer s'il s'agit d'un radical linguistique, d'un radical algébrique, d'un radical chimique, ou d'un politicien radical. Le caractère de ce radical sortira tout naturellement de la conversation.
Qu'une domestique aille demander chez l'épicier un quart de vinaigre y l'épicier comprendra qu'il s'agit d'un quart de litre; si elle demande un quart de café, ce sera, sans qu'il soit nécessaire de l'indiquer, un quart de livre. L'énonciation des déterminants a suffi à faire reconnaître la nature des déterminés.
§ 14. La langue dénomme donc les objets en les désignant par une quelconque de leurs qualités. Dans les premiers temps, les noms de ces qualités éveillent dans l'esprit d'abord l'image de la qualité et subsidiairement celle de l'objet ; plus tard, ils n'éveillent que ridée de l'objet. Le drapeau, l'étendard d'une troupe, a d'abord été le morceau de drap attaché à la hampe :
CONDITIONS LOGIQUES drapeau, en effet, signiiiaît simplement drap. Puis, htM force d'être appliqué à l'élendard, le terme fmit par le^ représenter tout eatier.
En un mot, tout substantif commence par désigner.! l'objet par une de ses qualités; il est alors qualificatif;]^ puis il éveille dans l'esprit l'image tolale de l'objet, i est alors substantif.
L'oubli de la signilication étymologique, telle esti donc la condition nécessaire de la formation du s stantif. C'est aussi la condition fondamentale de loutej transformation de sens.