CHAPITRE IX
... La prudence est mère de la sûreté.
L» FosTAIJiE.
Les Plantes déploient dans tous les actes de leur vie ce qu’on serait tenté d’appeler une admirable sagesse. Une plante n’a jamais de progéniture et ne peut en acquérir avant de s’ètre munie des provisions nécessaires à l’entretien de ses enfants; une plante n’abandonne jamais ceux qui lui doivent le jour sans leur avoir assuré la ration qui les nourrira, jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour s’en treten i r eu x- m èm es .
Il en est des végétaux comme des divers représentants de l’humanité : les uns sont faibles et pauvres; les autres sont forts et riches. Les premiers ne déploient pas pour leurs enfants une moindre tendresse que les seconds.
« Gramina plebeii , rustlci , pauperes , culmacæi ; vulgatissimi , simplicissimi , vivacissimi ; regni vegetabilis vim et robur constituent es, quoque mugis mulctati et calcati , multiplicativi. (Linné.) Los
Graminées sonl les plébéiens, les prolétaires, les pauvres et les paysans du règne végétal ; elles en sont la partie la plus simple , la plus nombreuse et la plus vivace; en elles est la vaillance et la force de ce règne; plus on les maltraite, plus on les foule aux pieds, plus elles se renouvellent. » Le Chêne a la force, la Rose a l’élégance, la Violette a l’odeur; les Graminées n’ont ni force, ni élégance, ni parfum. Les plantes de nos parterres sont confiées à la terre aux beaux jours, choyées, arrosées, entretenues; les Graminées sonl lancées sur le sol avant les frimas, elles bravent les rigueurs de l’hiver. A peine leur petite tige se montre-t-elle, que le cultivateur l’abaisse sous le joug; il passe sur elle un lourd rouleau qui écraserait les délicates de nos jardins. Elle, vivace, profite de son abaissement ; semblable à Antée, fils de la Terre, elle reçoit une nouvelle force à chaque contact avec le sol, développe des racines adventices qui assurent sa solidité, sa nourriture, et favorisent la multiplication de ses rameaux. Nos Graminées cultivées, telles que le Blé, le Seigle, etc., se liaient de grandir aussitôt l’arrivée de la belle saison; elles prennent de la silice, en mettent dans leurs tissus, donnent à leur lige la forme et la structure les plus solides pour la petite quantité de matière dont elles
peuvent disposer ; elles fleurissent dès le mois de mai et de juin et créent une nombreuse postérité.
Fig. 127. — Sarrasin.
A, rameau portant des feuilles et des inflorescences; B, l’une des fleurs; C, fleur coupée par un plan vertical et médian; D, étamine vue de face et de dos; E, pistil, avec ses trois extrémités sligmatiques ; F. fruit entouré à la hase par le périanthe simple ; G, fruit coupé verticalement pour laisser voir la graine ; H, coupe horizontale du fruit, de la graine qui y est contenue, et de ! 'embryon; I, embryon isolé.
Leur vie a été si tourmentée, qu’elles n’ont pas eu le temps d’amasser d’héritage; mais, à partir de la
fécondation, l’énergie redouble; elles réunissent autour de l'embryon une nourriture abondante, solide et durable. Lorsque la provision est amassée,
Fig. 128. — Giroflée.
A, fleur île Giroflée; B, coupe île la fleur par un plan vertical et médian; C, fleur réduite à l'androcée et au gynécée; les étamines sont au nombre de six, dont quatre grandes, disposées par paires et deux petites; D, l'un des pétales; E, coupe horizontale de l’ovaire, montrant l’insertion des ovules; F, huit au moment de la déhiscence; G, graine avec son funicule; H, coupe verticale delà graine et de l’embryon contenu; J, embryon isolé; K, coupe horizontale de la graine et de l’embryon contenu.
le rôle actif du Blé, du Seigle, etc., est terminé; ces plantes meurent, laissant la place à leurs descendants.
Un petit nombre seulement de ces descendants pourront se développer à leur tour, car l’Homme, qui les recueille, n’en rend que peu à la terre. En maître absolu, il dépouille les autres de leur héritage, leur prend cette farine que des parents prudents avaient amassée pour leurs enfants et s’en fait du pain. L’homme ne dédaigne pas l’ovaire qui a persisté, qui s’est durci pour protéger l’embryon et son dépôt de nourriture; tout fait nombre; il l’emploie sous le nom de son pour sa médication ou pour la nourriture des animaux domestiques.
Toutes les plantes laissent, comme les Graminées, à leurs embryons, une nourriture pour hétage. Cette nourriture consiste en principes albuminoïdes ou féculents, ou sucrés ou oléagineux, aromatisés ou non. Tantôt la matière alimentaire est déposée dans le sac (sac embryonnaire) où se développe l’embryon, ou hors du sac, dans l’ovule, elle porte alors le nom iY albumen; tantôt elle est emmagasinée dans les premières feuilles ou cotylédons. (Nous avons vu plus haut, comment cette nourriture est mise en œuvre, pendant le développement de l’embryon.) Quelle que soit la position occupée, l’homme sait trouver l'héritage, en dépouiller le possesseur naturel et faire du vol son profit.
Les cotylédons des Haricots, des Pois, des Fèves, des Lentilles, etc., donnent une nourriture azotée qui rivalise avec la viande.
Les cotylédons des embryons de l’Amandier, du
Badainier, du Noisetier, du Chou-rave, du Chouuavel, du Colza, de la Moutarde blanche, de la Moutarde noire, du Sésame oriental, du Sésame de l’Inde, de l’Arachide ou Pistache de terre, de la Cameline, du Hêtre, du Chanvre, du Noyer, etc., donnent des huiles comestibles ou employées dans l’industrie.
Les cotylédons des embryons du Melon, du Poti-
ron, du Concombre, etc., ont des usages médicinaux. Ceux de la Fève Tonka (fruit du Coumarouna odorant de la Guyane) servent à parfumer le Tabac; ceux de la Fève de Calabar (Physosligma vénéneux) contiennent un principe très-vénéneux et sont employés en thérapeutique.
Toute la graine, et particulièrement l’albumen du Lin, de l’Œillette, du Pavot cornu, du Iticin, du Croton, de l’Epurge fournit une huile à applications diverses. Les mêmes parties du Cacaoyer fournissent le beurre de Cacao et le Chocolat. L’albumen corné qui entoure l’embryon du Caféier contient les principes qui nous font aimer le Café; l’albumen corné qui entoure l’embryon dans les graines du Voraiquier officinal et du Vomiquier amer (noix vomique et fève de Saint-Ignace) contient, entre autres principes, un poison violent, la Strychnine. L’albumen des graines de la Stramoine pomme épineuse a des propriétés narcotiques; celui des graines du Muscadier et du Poivre a des propriétés excitantes qui font rechercher ces graines comme condiments, etc.
D’aulres plantes, nous l’avons dit plus haut, montrent une telle prudence, qu’elles ne fleurissent pas avant d’avoir fait leurs provisions. Ainsi, le Navet, la Carotte, passent la première année
Fig. l'20. — Carotte.
^'Zn3"1 reU,'lleS lnn°rescen<'es; n- neur entière; C, Heur coupée par un l et medmn ; D, fruit ; D', coupe verticale et médiane du fruit ; E, coupe lioiizontale du fruit, au-dessous des embryons.
de leur existence à accumuler dans leur racine une grande quantité de nourriture; pendant ce temps, la tige grandit à peine, mais, pendant la seconde année, les ressources sont mises à profit ; celles-ci
passent dans la tige qui s’allonge rapidement el développe en abondance fleurs et fruits. Qui n’a ro-
Fig. 150. — Navet à la fin de sa nremière période de végétation.
marqué que, pendant cette seconde année, la racine se vide à mesure que la lige s’élève, et qu’âpres la fructification, elle est ridée et desséchée?
Le grenier d’abondance n’est pas toujours placé
(Lins le même organe, maisl Homme et les animaux savent le trouver, s’ils en ont besoin.
(.'liez le Salsifis, le Chou-rave, le dépôt de nourriture se fait aussi dans la racine, mais chez le Chou de Bruxelles, il se fait dans les bourgeons ;
l 'S- loi. Chou pommé à la fin de sa première période de végétation.
chez le Chou pommé ou Cabus, il se fait dans les feuilles; chez le Chou-fleur, il se fait dans les inflorescences. Aussi mangeons-nous les racines du Snlsifis et du Chou-rave, les bourgeons du Chou de Bruxelles, les feuilles .lu Chou pommé, les in-
lïorescenccs du Chou-fleur. Il n’est personne qui ne sache que lorsque les Choux, les Salades, les Radis montent , ces différents légumes ne contiennent que peu de principes nul rit ifs dans leurs
Fig. 17) -2. - Kacinc de Jlauiliot.
parties comestibles et ne peuvent plus servir a notre alimentation.
Chez le Manihol, plante très-répandue dans 1 Amérique méridionale, l'approvisionnement se lait dans la racine. Celte racine, qui est volumineuse,
contient, outre une substance vénéneuse (chez le Maintint amer) volatile dont on se débarrasse, une farine quif ait la base de la nourriture des Brésiliens. Selon la manière dont elle est préparée, cette farine ou fécule constitue la Couaque, la Cassave, la Moussachc ou Cepipa, ou encore le Tapioca. La Couaque, c’est la fécule retirée par la ràpure, puis séchée, criblée et légèrement torréfiée; la Cassave, c’est la même fécule qu’on a disposée en petits pains sur une plaque de fer chauffée ; la Moussache ou Cepipa, c’est la fécule pure enlevée par expression, puis lavée et séchée à l’air; le Tapioca, c’est de la moussache humide qui a été déposée sur des plaques de fer chaudes et dont les grains se sont agglomérés.
C’est dans les rhizomes ou axes souterrains de certains Galangas, Curcumas et Balisiers que se trouve la fécule connue sous le nom d’Arrow-root; c’est, dans une portion analogue du Pia de Madagascar ( Tacca pinnatifida) qu’on trouve une fécule usitée dans le pays. La portion souterraine de l Igname du Japon (Dioscorea batatas) est si grosse et contient tant de fécule, qu’on a proposé, dans ces dernières années, de cultiver cette plante en France, comme devant concourir au même but que la Pomme de terre.
La moelle ou tissu cellulaire qui occupe l’axe de la tige peut, comme les autres parties du végétal, servir d’entrepôt. C'est ce qui se voit chez plusieurs Palmiers, notamment chez le Dattier à farine, qui
Fig. 155. — Igname du Japon
fournit le Sagou des Philippines ; chez l’Arengà sucre, des Indes et de l’Archipel indien, qui fournil le Sagou de Bornéo, etc.
Nous pourrions înultiplierlesexemples, car ils abondent dans nos souvenirs, mais nous nous arrêtons ici, laissant le lecteur qui s'intéresse au sujet chercher luiînêinc. Qu'il examine les plantes, telles que le Cardon, l’Artichaut, l’Asperge , le Panais, etc., dont une portion (Heurs, fruits, graines exceptés) sert à l'alimentation, et il trouvera sans peine.
Ués qu’un fait apparaît chez les êtres organisés, on
no peut s’empêcher d’admirer la diversité des formes sous lesquelles il se présente; ainsi, nous avons vu les greniers d’abondance des plantes se montrer dans des endroits divers, avec des contenus différents ; on peut les voir uniques ou multiples pour chaque plante, se détruire avec la plante ou se déplacer selon les besoins de la végétation.
he Petit-Radis fait un dépôt unique de nourriture, fleurit, fructifie, épuise ses provisions et meurt dans la même année. La Betterave fait un dépôt unique de nourriture pendant une année, puis, pendant la seconde année, elle fleurit, fructifie, épuise ses provisions et meurt. L’Agave d’Amérique amasse des provisions pendant dix, vingt, trente, cinquante, cent ans; il les emmagasine dans ses feuilles, puis, à l'époque voulue, il pousse rapidement sa tige, fleurit , fructifie, épuise sa réserve et meurt. \insi agissent toutes les plantes monocarpiennes ; elles meurent à la naissance de leurs descendants.
Nos arbres, ainsi que plusieurs herbes ou arbustes, qui sont des plantes polycarpiennes, n’agissent pas ainsi. Ils fleurissent chaque année; chaque année, ils mettent à contribution leur entrepôt, mais, chaque année aussi, ils renouvellent leurs provisions. C’est pendant l’été, ou à la fin de cette saison, que la dépense atteint son maximum chez la majorité des plantes de notre pays, car c’est à cette époque que naît l’embryon; c'est à cette
époque qu’il faut déposer près de cet enfant la nourriture qui servira à ses futurs besoins; c’est alors que, malgré son état de fatigue, l’arbre semble doubler d’énergie; il profite, pour ainsi dire, de la sève d’aoùt, et rétablit, pour ses enfants futurs, la fortune qu’il a donnée à ceux qui viennent de le quitter ; il commence des dépôts multiples qu’il établit à faisselle des feuilles, dans (ous les endroits où, l’année suivante, se montreront les rameaux ou les fleurs. Tout le monde peut constater l’existence de ces amas de nourriture ; ils forment des bosses plus ou moins élevées, dont l’intérieur contient une forte proportion de fécule. Lorsque le temps est beau, l’arbre développe une telle énergie, travaille si vite, devient si riche, emmagasine tant de nourriture, que les bourgeons de l’année suivante puisent au dépôt et devancent leur époque; ils se développent et montrent leurs feuilles ou leurs fleurs. C’est ce qu'on appelle la foliaison, la lloraison d’automne.
Il est des plantes dont les graines se développent difficilement ou ne sont pas très-aptes à la reproduction; ces sortes de plantes amassent delà nourriture pour d’autres rejetons. Ces rejetons sont des bourgeons ou des rameaux qui, tantôt seuls, tantôt concurremment avec les graines, devront reproduire la plante.
Dans la Ficaire, les provisions sont déposées dans l’axe d’un petit bourgeon qui a la forme d’une petite sphère et qui se montre à l’aisselle de certaines
feuilles. A une époque donnée, ce petit renflement ou bn l bille se détache de la plante-mère, tombe sur le sol et s’y attache avec des racines adventives pour constituer un individu distinct (fig. ' !)•
Quelques espèces du genre Ail développent au sein de l’inflorescence des bulbilles dont les jeunes feuilles sont gorgées de nourriture- Ces bulbilles se détachent et reproduisent la plante à la manière du bourgeon de Ficaire.
Chez l’Aldrovande aquatique, des bourgeons qui terminent les rameaux se gorgent de nourriture, tombent au fond de l’eau et reviennent à la surface, au printemps, pour reproduire la plante.
Chez les Tulipes, les Fis, les Jacinthes, un "a grand dépôt de nourriture se fait chaque an- Fig’ — Bulbe de Jacinthe, au 1 printemps.
née dans certaines feuilles d’un bourgeon axillaire; celui-ci s’allonge plus tard pour donner des fleurs. Chez les Dahlias, la nourriture s’accumule, à la fin de chaque saison.
dans les différentes portions d’une racine tasciculée.
Le phénomène le plus digne de remarque se passe dans la végétation de la Pomme de terre. Cette sin-
Fig. 155. — Coupe verticale el méiliane d’un bulbe de Jacinthe.
Fig. 136. — Coupe verticale et médiane d’un bulbe de Lis.
guliôre plante possède deux sortes de rameaux : les uns, qui sont aériens, allongés, verts et peuvent fleurir; les autres, qui sont souterrains, renflés, non verts, et qu’au premier aspect on prendrait
NiE VOYAIS CE DES PLANTES.
pour des racines. Ce sont ces derniers qui reproduisent la plante et ils contiennent une abondante provision de fécule. A la surface de chacun
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Fig. 157. — Racines île Dahlia quelque temps après leur mise en terre.
d:eux se montrent un certain nombre de bourgeons fort petits, situés dans les enfoncements ou les yeux, à l'aisselle de petites écailles qui tiennent lieu de feuilles. Si l'on place en terre un de ces
tubercules, ou pratique, en réalité, une véritable bouture; les bourgeons prennent au réservoir commun qui s’épuise la nourriture nécessaire à leur développement, en attendant que des racines adventives se développent et empruntent au sol leur contingent d’aliments. Une Pomme de terre développe parfois autant de rameaux qu’elle a de bourgeons, de sorte qu’on peut la diviser et mettre dans le sol des morceaux qui n’aient que deux, trois yeux, si l’on ne veut avoir que deux ou trois rameaux. Mais il faut bien se garder d’imiter ce cultivateur ignorant et avare qui, voulant multiplier les morceaux de Pommes de terre à planter, coupait le tubercule au hasard, en menues portions, ne ménageant pas les bourgeons. 11 va sans dire que toute portion sans œil ou sans bourgeon mise en terre ne développe ordinairement pas de rameau. On n’a même pas besoin de mettre les tubercules en terre pour le développement de leurs pousses ; ce développement s’exécute souvent au printemps, dans les caves où l’on conserve les Pommes de terre; alors la fécule emmagasinée se transforme et s’écoule vers les nouveaux jets. 11 n’est donc pas étonnant que les vieilles Pommes de terre mangées à latin de l’hiver ou au commencement du printemps soient moins riches en fécule, moins bonnes que celles qui sont consommées dans la saison précédente. Les marchands du précieux aliment n’ignorent pas cette particularité ; aussi ont-ils grand soin de dissimuler le bourgeonnement en ne mettant en vente que
I ig. 158. — Morelle tubéreuse ou Pomme de terre en pleine végétation Rameaux aériens et rameaux souterrains.
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les Pommes de terre dont ils ont cassé les rameaux naissants. Il est facile de ne pas être victime de la
ig. 159. — Pomme de terre ou rameau souterrain de la Morclle tubéreuse. Elle porte de nombreux bourgeons disposés régulièrement.
supercherie, car on peut constater l’absence du bourgeon ou la cassure du rameau; d’ailleurs, la flétrissure du tubercule montre qu’un ï portion de son contenu s’est échappée.