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CHAPITRE XII

LES PLANTES ENTRE ELLES

Ulmvs amal vit cm , vitis non iteserit ulmum- Ovidii Amores-

L'Orme aime la Vigne, la Vigne n'abandonne pas l’Orme.

Certaines plantes vivent comme des ermites; on ne les trouve qu’isolées, de loin en loin. Toile est la jolie mousse connue sous le nom de Buxbaumie sans feuilles; elle végète, cachée au milieu d’autres plantes, et dérobe aux regards son urne élégante, qui figure un charmant petit coléoptère. D’autres plantes ne se montrent pas isolées; elles forment de grandes communautés d'individus semblables et n’ep admettent que peu d’autres parmi elles; telles sont les Bruyères, certaines Mousses, certaines Graminées, certaines Algues. D’autres encore se réunissent pour faire une société des plus mélangées ; elles forment des prairies, des forets, etc. 11 en est aussi qui, semblables à ces gêneurs qu’on ren-

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contre partout, sc mêlent à (outes les réunions, se voient à toutes les stations ; tel est notre CIriendenl.

Parmi toutes ces plantes, celles qui vivent en communautés ont une plus grande importance ; elles caractérisent le paysage, elles exercent une action favorable ou défavorable sur le climat, elles modifient le sol, elles préparent le développement d’autres végétaux et deviennent souvent pour l’homme une source de richesses.

Les forêts de Pins et de Sapins ne souffrent pas de plantes herbacées dans leur voisinage; elles empêchent les graines de germer, et si, par aventure, la germination a lieu, les jeunes plantes, privées de lumière, sont étouffées sous les débris de feuilles et d’écorce.

Les Berces n’ont jamais de compagnes ; la grande ombre de leurs feuilles empêche le développement normal des plantes qui essayent de germer dans leur voisinage.

De plusieurs graines semées en même temps et appartenant à des espèces différentes, celles dont les racines se développent le plus vite prennent plus de développement et réduisent les autres à une disette qui les tue.

Chaque jour les horticulteurs remarquent que, lorsqu’ils placent un massif de Rhododendrons ou d Azalées dans de la terre de bruyère, non loin d’une haie vive ou d’une plante vivacp, ces Rhododendrons ou Azalées prennent un aspect triste qui accuse un manque de nourriture. En effet, les ra-

cinés vivaces de la haie, en gourmandes et voleuses qu’elles sonl, s’allongent jusque dans la terre de bruyère et ravissent l’aliment destiné à d’autres. On a même vu des Épines séparées par un fossé d’un champ potager, envoyer leurs racines jusque dans ce champ, s’approprier l’humus destiné aux légumes et, par conséquent, empêcher le développement de ces dernières plantes.

Tous les cultivateurs ont remarqué que, lorsque des Scabicuses se développent dans un champ de Lin, un cercle stérile se forme tout autour d’elles. 11 en est de même pour l’Ivraie, dans un champ de Froment; pour le Cirsium des champs, dans un champ d’Avoine.

Si certaines plantes semblent se délester, d’autres paraissent avoir entre elles une grande sympathie. La Morille vit au pied des Ornes et des Frênes; la Truffe se développe au pied des Chênes; la Salicaire se rencontre au voisinage des Saules.

Quelques-unes, trop faibles pour s’élever sans le secours d’autrui, s’adossent à d’autres plantes qui leur servent de soutiens, et, ainsi appuyées, gagnent les plus hautes cimes.

En Italie et dans les contrées méridionales de l’Europe, la Vigne s’appuie sur les Ormes, court sur les branches, s’éloigne, puis se rapproche de son soutien et décrit les ondulations les plus bizarres; sa lige grossit peu à peu et devient, selon l’expression du poêle, « le symbole du véritable attachement. » Les Chèvrefeuilles qui naissent dans nos

Fig. 1G4. — Vigne serpentant autour d’un Orme.

LUS PLANTES ENTRE ELLES

bois s’appuient aussi sur les tiges de leurs voisines. La Capucine allonge démesurément les pétioles de ses feuilles, les enroule à droite, à gauche, autour des plantes voisines, et peut, par ce moyen, soulever le sommet de sa tige. Chez beaucoup de Légumineuses, et eu particulier chez les Cesses, quelquesunes des folioles de la feuille composée se transforment en vrilles qui s’accrochent aux plantes voisines et soulèvent la tige. C liez le Pois-de-serpent ( La thyms aphaca ), toutes les folioles de la feuille se métamorphosent en vrilles et permettent à la plante de s’élever au-dessus des buissons au milieu desquels elle vit. Le nombre des plantes vulgaires qui s’appuient sur leurs voisines pour s’élever est très-grand. Tantôt la plante grimpe au moyen de crampons, comme le Lierre; tantôt, c’est au moyen d’organes axiles ou foliaires transformés en mains qui s’accrochent partout, comme la Vigne, la Brvone, le Melon, les Vesees, les Pois; tantôt c’est la tige elle-même, sans appendices, qui s’enroule autour d’une plante voisine, comme dans le Houblon, le Volubilis, l’Igname, le Tamier cl un trèsgrand nombre de Lianes communes dans les forêts du nouveau monde.

Les plantes qui servent de support à leurs faibles voisines sont assez souvent victimes de leur bon office. La pauvrette qui, frêle et délicate dans sa jeunesse, s’était appuyée doucement sur son protecteur, grandit peu à peu et prend des forces; elle devient un tyran qui serre ses spirales, étreint si

fortement son bienfaiteur, qu’elle s’oppose à lacirculation'de la sève et le tue. Il n’est pas rare, dans nos bois, de voir des branches tellement serrées par une tige volubile de Tamier, de Chèvrefeuille ou de Clématite, que des creux se forment en spirale sur la branche, la transforment en une sorte de colonne torse, comme si elle avait été serrée fortement par une tige de fer. C’est particulièrement dans les forets vierges du Brésil, où les Lianes sont puissantes et nombreuses, que ces phénomènes sont le mieux accusés. Burmeistcr parle en ces termes du Caryocar et de l’espèce de Figuier ou Liane meurtrière qui l’entoure : « C’est dans les forêts du Brésil un des phénomènes les plus émouvants qui puissent exister : on aperçoit réunis deux troncs d’arbres également robustes et forts, gros de plusieurs pieds; l’un majestueux, d’une rotondité régulière, repose sur de solides racines largement étalées, et s’élève perpendiculairement du sol vers le ciel à une hauteur prodigieuse de 60 à 100 pieds; tandis que l’autre, élargi sur les côtés et creusé en demi-canal moulé sur le tronc du premier contre lequel il s’est intimement appliqué, se balance à une grande distance du sol sur de minces racines, à branches en forme de chevrons, qui semblent le soutenir à peine ; et, comme s’il craignait de tomber, il se suspend à son voisin, s’y fixe par de nombreuses agrafes placées à des hauteurs diverses. Ces agrafes sont de véritables anneaux; leurs extrémités ne sont

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point seulement juxtaposées, mais elles sont confondues, soudées; elles croissent isolément à la même hauteur de leur tronc, s’appliquent intimement sur l’autre tronc jusqu’à ce qu’elles se rencontrent, et que, par une pression progressive des deux extrémités l’une sur l’autre, l’écorce se détruise et la fusion s’établisse. Longtemps ces deux arbres se maintiennent ainsi côte à côte avec une luxuriante vigueur, entremêlant leurs cimes et leur feuillage diversement coloré, de telle façon qu’il serait impossible de les isoler. Finalement, l’étreinte du tronc embrassé par le tronc embrassant devient telle, que l’anneau, qui n’est plus susceptible d’aucun allongement, empêche toute circulation de la sève dans le tronc embrassé; et celui-ci succombe, victime d’un infâme ennemi qui s’était approché avec les apparences de la faiblesse et de l’amitié; sa couronne se fléchit , ses rameaux tombent l’un après l’autre; et la Liane meurtrière y substitue les siennes jusqu’à ce que la dernière branche du défunt soit tombée. Et maintenant, ils sont là; le vivant s’appuyant sur le mort, et le tenant toujours embrassé. C’est une image vraiment touchante, tant que l’on ne sait pas que c’est précisément le survivant qui, usant de son hypocrite amitié, a étouffé le défunt dans ses bras, afin de pouvoir plus tranquillement s’approprier sa vigueur. Mais, à son tour, il ne doit pas échapper au sort qu’il a mérité; le tronc vaincu du Caryocar, saisi d’une prompte décom-

position, est tombé loin de là; et maintenant son meurtrier, spectre extravagant, cherche en vain à s’adosser contre des cimes voisines; il gît isolé dans la bourbe noire de la forêt. »

Tous les voyageurs qui ont vu les forêts de la Guyane rapportent que les plus grands arbres supportent d’immenses lianes qui, nées à leur pied, se sont élevées jusqu’au sommet. Elles se sont jetées ensuite sur les cimes des arbres voisins qu’elles ont rattachées ensemble et en ont fait une sorte de faisceau lâche qui défie les vents violents.

Les plus belles fleurs qui soient sorties des mains de la nature, celles qui offrent la plus grande richesse et la plus grande variété de composition, celles dont les couleurs sont leplus habilement disposées ou nuancées, celles des Orchidées enfin, appartiennent à des plantes qui, souvent, ne vivent que sur des débris végétaux. Au Mexique, aux îles de la Sonde, qui comptent au nombre des plus riches contrées d’Orchidées, les vieux troncs d’arbres morts portent des centaines de ces plantes; les unes ont leur tige dressée, les autres l’ont pendante, d’autres encore ont, à la place d'une tige élancée, un gros renflement duquel s’échappent. de gracieux bouquets de fleurs aux couleurs pures. Le vieil arbre, le vieux tronc n’est guère là que comme soutien, car il n’offre rien ou presque rien de nutritif à la gracieuse plante qui l’a choisi comme domicile; celle-ci émet ordinairement de nombreuses racines adventices qui prennent aux

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substances répandues dans l’air atmosphérique la faible nourriture dont elle a besoin. La visite d’une serre à Orchidées peut, jusqu’à un certain point, donner une idée de la physionomie d’une contrée où ces plantes sont nombreuses ; de tous côtés pendent des tronçons d’arbres garnis d’Orehidées, celles-ci laissent descendre leurs racines adventivcs qui puisent dans une atmosphère artificielle la chaude humidité qu’on y entretient.

Des Lichens, des Mousses se plaisent sur l’écorce des arbres fruitiers, et il est extrêmement probable que ces plantes ne vivent pas en parasites, puisqu’elles croissent également bien sur des rochers. Elles convertissent la teinte sombre de l’arbre en un vert gai ou en une couleur blanche tranchante; elles masquent l’aspect désagréable de l’écorce fendillée; mais elles entretiennent une humidité souvent nuisible et favorisent le développement d’œufs d’insectes déposés dans la couche qu’elles forment.

Toutes les plantes qui viennent d’être passées en revue, qu’elles soient épiphytes ou attachées au sol, préparent elles-mêmes leur nourriture; il en est d’autres qui vivent en vrais parasites; elles choisissent un végétal, naissent, vivent, se développent sur lui et meurent le plus souvent avec lui. Les unes, comme les Orobanches, fixent, au moins dans leur premier âge, leur racine sur celles d’une plante avec laquelle elles ont de l’affinité, et lui prennent la nourriture que celle-ci a puisée

dans le sol. Ces plantes ne sont pas rares en France; elles ont une teinte triste, en général, ne sont jamais vertes, et présentent ce fait remarquable que toutes celles de la meme espèce vivent ordinaire-

ment sur la même espèce de plantes : l’une choisit le Thym, une autre la Fève, une autre le Sainfoin, une autre la Luzerne, une autre le Trèfle des prés, une autre le Genêt à balai, une autre encore certains Caille-lait, etc., etc. La Clandestine croît sur les racines de plusieurs arbres, mais plus parlicu-

LES PLAN TES ENTRE ELLES

liùrcment sur celles du Peuplier; la Phélipée rameuse vit sur les racines du Chanvre; la Phélipée bleue croît sur celles du Mi llefeui lie (Achillea mille folia);

Fig. 1G6. — Cuscute vivant sur une Luzerne; S, S, quelques-uns des suçoirs.

d’autres vivent sur les racines de l’Armoise des champs, etc.

Les Cuscutes sont aussi des parasites. Elles oui le plus souvent l’aspect de longs filaments qui entortillent les rameaux des végétaux sur lesquels elles vivent; de distance en distance, sur ces fila-

inents, sont des appareils qui, comme de véritables bouches, s’attachent en mille endroits sur la plante enlacée et lui ravissent son fluide nutritif. Certaines de ces plantes s’attachent à la Luzerne, d’autres au Serpolet, à la Bruyère, ou encore au Lin, à l’Ortie, au Houblon, etc.; elles s’étendent avec une rapidité effrayante et exercent des ravages épouvantables dans les champs où elles se montrent. Plus encore que les Orobanches, elles sont pour le cultivateur un abominable fléau.

En vain, on essaye de leur donner pour soutien un écbalas, une plante morte; en vain, on met à leur disposition une plante autre que celle qu’elles choisissent; elles meurent d’inanition si elles ne se trouvent pas sur leur nourrice accoutumée.

Les Orobanches et les Cuscutes sont des parasites humbles; elles s’élèvent peu au-dessus de la surface du sol. Le Gui, au contraire, semble se plaire au sommet des plus grands arbres; à défaut de ceux-ci, il se rejette sur les Poiriers, les Pommiers de nos vergers. Le parasite est porté sur sa nourrice par les oiseaux, tels que le Merle, la Grive, la Draine ; il y arrive à l’état de fruit déposé par le bec de l’oiseau, et doit à la matière glutineuse de ce fruit de pouvoir s’attachera la branche rugueuse de l’arbre. Le plus souvent, le fruit est avalé par l’oiseau, et ses graines, sortant de la prison temporaire constituée par le tube digestif du messager, sont déposées sur les branches, au milieu de matières capables de hâter leur développement. Quoi

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qu’il en soit, la graine no tarde pas à germer. La radicule sort de son enveloppe, s’allonge peu à peu, pénètre dans une des nombreuses fentes do

Fig. IG7. — Gui vivant sur un Pommier.

l’écorce, s’avance, s’avance toujours, et finit par aiii\ci entie 1 ecorco et le bois de l’arbre nourricier. Dès lors, le Gui se développe rapidement, il tait corps a\ec sa nourrice, lui prend sa nourriture

toute préparée, étale ses branches dicliotomes et ses paires de feuilles vertes. A chaque printemps, il fleurit, puis montre ses fruits, qui ressemblent à autant de perles blanches. I.es espèces de Gui varient selon les pays et adoptent telle ou telle plante; les unes ont le fruit rouge, d’autres l’ont jaune, d’autres encore l’ont bleu. Parfois le Gui se répand sur les plantations avec une si grande profusion qu’il les détruit complètement; c’est ce qui arrive souvent en Amérique sur le Café.

Lorsqu’on se promène sur la plage, pendant que la mer s’est retirée momentanément, il est fréquent de voir s’entre-dévorer des Crabes enfoncés dans le sable. Celui de ces animaux qui est placé le plus profondément sert de pâture à un autre placé au-dessus, et celui-ci est en même temps dépecé petit. à petit par un troisième. Ce tableau de vie et de mort se présente chez tous les êtres organisés, depuis l’Homme jusqu’aux dernières Algues.

Le plus souvent, c’est un être regardé comme peu élevé en organisation qui vit aux dépens de ceux dont l’organisation est la plus compliquée. L’Homme nourrit des Protozoaires, des Vers, des Acariens, des Insectes, etc.; nos arbres fruitiers, nos plantes potagères nourrissent des Champignons, etc.

La production connue sous le nom d’Ergot de seigle, est un état particulier d’un champignon, le Claviccps pourpré, qui s’est développé à la place du fruit; c’est un autre champignon, la Puccinie

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dos graminées, (|ui, se développant sur le Blé, y constitue la maladie appelée la rouille du Blé ; un autre, un Ustilago, produit le charbon; un autre, le Tilletia Caries , produit la carie; lcCystope Blanc produit la rouille des Choux, des Navets; le Péronospore infectant cause ce qui est appelé la maladie des Pommes de terre; l’Erysiphe de Tucker produit la maladie de la Vigne; les Rhizoctones détruisent les pieds de la Luzerne, de la Garance.

Chacun de ces parasites agit à sa manière et finit par épuiser ou détruire la plante qui le nourrit. Le Champignon de la Pomme de terre naît d’une spore, sous l’influence de l’humidité, dans le voisinage du jeune tubercule; le tube qui le constitue

I, sac û spores; 2, naissance des spores; 3, spores échappées de la poche qui les

contenait.

tout entier [pénètre dans l’intérieur de la Pomme de terre, s’y ramifie, et forme un corps analogue, par ses fonctions, à notre blanc de champignon ; de nombreux filaments se développent; s’élèvent dans les rameaux verts, les feuilles de la plante,

altèrent le tissu, le jaunissent, le percent et arrivent enfin à la lumière. Dès lors, de nouveaux tubes se forment et se renflent pour constituer des poches où se développeront des spores. Les spores sont oviformes, allongées, munies de deux cils vibratils et ont besoin d’humidité pour germer.

Le Champignon qui cause la maladie du Raisin n’agit pas de même; il ne vit pas à l’intérieur de la plante; il forme à la surface du jeune grain un lacis inextricable de filaments qui l’enlacent, durcissent son enveloppe et la dessèchent. Ainsi métamorphosée, l’enveloppe n’est plus extensible; ne pouvant obéir à la pression déterminée par le gonflement intérieur, elle se crevasse et favorise le dessèchement du contenu.

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