ÉVÊQUE ET MARTYR
Cet illustre Père de l’Église latine, en qui se résume une des périodes les plus importantes et les plus tourmentées de la chrétienté d’Afrique, naquit vers 210, à Carthage, dans une famille qui occupait un rang considérable. De son propre aveu, sa jeunesse fut celle d’un païen livré aux passions du monde. Une éducation soignée, jointe aux
heureuses dispositions qu’il tenait de la nature, vint l’initier de bonne heure à toutes les sciences. Il fit surtout des progrès rapides dans la philosophie et la littérature ; tel fut l’éclat de ses succès qu’on le choisit pour donner des leçons publiques d’éloquence. Un prêtre nommé Cecilianus le gagna à la foi chrétienne. Dans la suite, il voua une sorte de culte de reconnaissance à cet ami qui l’avait tiré des ténèbres du paganisme et, le considérant comme son père spirituel, il ajouta son nom au sien, s’appelant désormais Thascius Cecilianus Cyprianus. Le nouveau converti s’attacha avec ardeur à l’étude de l’Ecriture sainte, embrassa la continence et donna ses biens aux pauvres ; parmi les écrivains ecclésiastiques, son auteur de prédilection fut Tertullien, dont il adopta, du moins jusqu’à un certain point, les principes de sévère autorité. Ses progrès dans la perfection furent si rapides, sa vie devint si édifiante, son mérite si évident, que les fidèles réclamèrent avec instance son élévation au sacerdoce, bien qu’il ne fût encore que néophyte, ce qui eut lieu en 247. L’année suivante, malgré ses résistances, le peuple le choisissait pour remplacer l’évêque Donat, qui venait de mourir.
Presque au début de son épiscopat, Dèce ayant été élu empereur, les persécutions commencèrent. Ce fut dans les premiers mois de 250 que l’édit contre les chrétiens arriva à Carthage ; Cyprien fut immédiatement proscrit. La foule, que son éclatante conversion avait exaspérée contre lui, le chercha pour le massacrer, mais Cyprien suivit le conseil du Seigneur à ses apôtres : il prit la fuite, obéissant d’ailleurs au décret du bannissement. Sa vie aurait été, à ce moment, un sacrifice inutile, même dangereux pour l’unité de l’Église ; ce ne fut pas trop de toute sa sollicitude, de toute l’autorité qu’il avait acquise pour combattre avec succès le schisme de Novatien et de Félicissime, qui s’éleva pendant la persécution. Parmi les chrétiens traînés devant les tribunaux, les uns avaient confessé leur foi j nsqu’au martyre ; d’autres, vaincus par la torture, avaient sacrifié aux idoles, certains même à la première sommation; enfin, comme il arrivait souvent, les riches avaient acheté à prix d’argent leur inscription sur les listes d’apostasie, croyant sauver ainsi et leur foi et leur vie. Cyprien se montra très sévère pour tous ces chrétiens qu’on appelait les tombes (lapsi), et Novat, un prêtre
16 septembre. — SAINT CYPRIEN.
qui avait eu à se plaindre de son évêque, annonça, au contraire, qu’il les recevrait à la communion, sans pénitence. Il entraîna presque tous les faibles avec lui, et Cyprien fut obligé de mander aux prêtres qui administraient pour lui le diocèse de les excommunier, eux et leur partisans. Il s’éleva encore contre un abus, né dans les mêmes circonstances. Les martyrs et les confesseurs avaient le droit de donner à leurs frères tombés des billets d’indulgence, qui les dispensaient d’une partie de leur pénitence. Cyprien condamna ces facilités et ramena sur ce point la discipline à la sévérité primitive de l’Eglise, d’accord avec le pape Corneille qui venait d’être élu au milieu de 251. Il lui écrivit de Carthage où il avait pu rentrer, et ils prirent ensemble de nouvelles mesures contre Novat. Cependant, chez Cyprien, la sévérité n’excluait
Fig. 231 et 232. — Médailles païennes de CaïUiage.
pas une juste bonté, et il fut le premier, au concile qui se tint à Carthage en 252, à déclarer une indulgence plénière pour les tombés, au commencement de la persécution de Gallus, successeur de Dèce, dont il avait prédit le déchaînement avec un véritable sens prophétique. Vers le même temps, Carthage fut dévastée par la peste, et il exhorta les fidèles à assister les victimes du fléau, sans distinction de croyance, à pratiquer envers leurs ennemis, et même leurs persécuteurs, la charité chrétienne, qui, dans une telle circonstance, devenait un dévouement héroïque.
Comme pasteur de Carthage, il avait juridiction sur les églises d’Afrique, et vers 255, dix-huit évêques de Numidie le consultèrent sur la validité du baptême conféré par les hérétiques. Il répondit qu’un tel baptême était nul et qu’on devait le réitérer, décision qu’il fit confirmer par un concile de soixante-douze évêques tenu à Carthage. Comme il l’explique dans sa lettre à Jubaïen, il partait de ce principe qu’on ne
peut recevoir le Saint-Esprit de celui qui ne le possède pas dans son âme. Cette opinion ne fut point admise par l’Eglise de Rome : le pape Étienne le condamna et aurai&même lancé l’excommunication contre les novateurs, &ans l’intervention de Denis d’Alexandrie. Les bonnes relations de Cyprien avec les prédécesseurs d’Étienne, la condescendance qu’il avait montrée pour le pape Corneille dans la question des indulgences, tout fait supposer qu’il se rétracta; néanmoins, c’est un point sur lequel on n’a nulle certitude historique.
Il n’y avait pas encore dix ans qu’il était évêque lorsqu’une troisième persécution fondit sur l’Eglise de Carthage ; les répits avaient été courts depuis Dèce. Grâce à sa fermeté, cette fois, il y eut bien peu d’exceptions au courage religieux des chrétiens. Il encourageait les confesseurs et faisait honorer la mémoire des martyrs, dont il allait bientôt augmenter le nombre. Il fut arrêté une première fois le 20 août 257, et conduit devant Aspasius Paternus, proconsul d’Afrique, qui lui demanda, sans grande espérance de le convertir, sans doute, quelles étaient ses intentions relativement à l’observance des décrets impériaux. « Je suis chrétien et évêque, )> répondit Cyprien ; « je ne connais qu’un seul Dieu, celui que nous adorons, nous autres chrétiens, et que nous prions pour nous, pour tous les hommes, et avant tout pour l’empereur. » Il fut exilé avec le diacre Pontius et quelques autres fidèles, à Carube, sur la mer de Lydie. L’année suivante, on lui permit de revenir, mais de nouveaux édits étant arrivés, il fut de nouveau arrêté et jeté en prison, malgré la sympathie qu’avait pour lui la majorité même des païens depuis sa belle conduite à leur égard pendant la peste. Le proconsul, après un court interrogatoire, où Cyprien affirma une fois de plus sa résolution, le condamna à avoir la tête tranchée. « Dieu en soit loué, )) s’écria alors l’évêque. Il fut décapité le 14 septembre 258. Saint Cyprien est le seul Père de l’Eglise qui ait eu la gloire du martyre.