LA FAMINE DEVENUE IMPOSSIBLE
Quelque défectueux que soit encore le milieu social des campagnes, au point de vue de l’alimentation, nous sommes ‘du moins à l’abri de la famine, mal qui fit mourir bon nombre de nos pères au bon vieux temps ! Depuis que la propriété est divisée, la terre cultivée, le paysan devenu citoyen, les chemins nombreux, les communications faciles, le commerce à peu près libre, plus libre même que quelques attardés le voudraient, on mange peut-être mal, mais on mange! il n’en était pas de même autrefois (1). Je renvoie encore ici le lecteur à ma Géographie médicale (p. 114 et suiv.) pour la description des épidémies de famine si fréquentes en Europe, jusqu’à la Révolution.
Notre milieu social, mcompatible avec la famine, l’est également avec ces maladies qui provenaient jadis de ce que le peu de nourriture dont le peuple disposait était avarié. Nous ne connaissons plus heureusement ces épidémies d'ergotisme connues sous les noms de jew-sacré, de mal des ardents; notre pays ne connaît pour ainsi dire plus la pellagre, due au mais ‘altéré et aussi à la misère physiologique : les voies de communication, les lumières, sous toutes les formes, en un mot, tout ce qui combat la misère combat aussi ces maladies céréales qui désolaient les campagnes du temps de nos pères.
Nous sommes loin aujourd’hui du paysan dépeint par La Bruyère : allez dans les campagnes, vous y trouverez partout Pindépendance, la dignité, le bien-être relatif, la gaieté et le sentiment de la dignité du citoyen libre.
(1) Géographie médicale, op. cit.
Ve
La crise agricole. — Le phylloxéra et les mauvaises saisons. — Retard de l’évolution du milieu rural. — L'agriculture en retard sur l’industrie.
La quantité de blé dans l'Europe n’a pas augmenté comme la population. — Nécessité de l'importation. — Climat favorable des pays importateurs. — Nécessité d'accroître le rendement par surface. — Les terres à blé n’ont pas diminué de valeur. — Cherté de la main-d'œuvre, — Difficulté du fermage. — Avantages du métayage et du mode de culture à mi-fruit. — Nécessité d’une réforme. — Libre échange. — Erreur de la
protection.
L'agriculture industrielle et scientifique. — Evolution naturelle de l’économie agricole. — Chimie agricole; engrais. — Variété des cultu- ? D ;
res. — Réforme de l'outillage : l'Amérique ; la Flandre française. — Bon exemple donné par les viticulteurs. — La Chine et le Chili.
Cependant la campagne se plaint : c'est qu’en effet la culture n’a pas encore subi d'évolution parallèle à celle qui a entrainé et modifié toutes choses, depuis une cinquantaine d'années. Elle a eu à lutter contre le phylloxéra, contre les mauvaises récoltes, mais surtout elle n’a pas encore su-se mettre au pas des progrès sociaux ni des découvertes scientifiques. &« À vrai dire, il n’y a pas de crise, dit avec raison M. Georges Ville, il y a un ordre de choses nouveau, qui commence et ne finira pas ; 1l y a la concurrence des sociétés nouvelles, plus favorisées que nous, et avec lesquelles Ja lutte est destinée à devenir permanente ». C’est cette même idée que M. Lecouteux développe sous le nom de concurrence universelle : « Jamais l’histoire n’accumula de faits plus imposants, plus saisissants, pour rappeler à l’agriculture que rien ne s’aurait l’affranchir de l’action des lois économiques qui, dans un monde maintenant sillonné de routes rapidement parcourues par la vapeur sur mer comme sur terre, commandent impérieusement à chaque nation d’équilibrer ses industries, ses productions, non pas seulement au point de vue exclusif de tel ou tel marché national, mais au point de vue
LA CONCURRENCE AGRICOLE. RM Dr
positivement calculateur du marché universel. Ne pas accepter ce fait, c’est faire preuve de théorie abstraite, c’est s’immobiliser dans le pays des attardés. »
Dans toute l’Europe la consommation du blé s’est accrue sous l’influence du développement des villes et de l’extension de l’industrie; or la production totale du blé n’a pas augmenté ; d’après M. Broch, elle était, en 1880, à peu près la même qu’en 1868, soit 1.710 millions d’hectolitres, bien que, dans l'intervalle, la population de l’Europe se soit accrue de 29 millions d'habitants ; les importations des autres parties du monde, notamment de l’Inde et de l'Amérique, sont donc absolument nécessaires. Il ne faut pas se dissimuler, d’ailleurs, que ces pays importateurs sont, par leur situation climatérique, en mesure de récolter le blé à un prix de revient. beaucoup moins élevé que nous.
Cela ne veut pas dire que le paysan français doive renoncer à faire du blé, mais il ne faut pas vouloir en faire quand même, là où d’autres cultures seraient plus remunératrices : je me suis expliqué plus haut sur ce point. Tout en se bornant à ne faire du blé que là où cette culture est indiquée, il faut surtout tâcher d'augmenter le rendement par surface. C’est déjà ce qui s’est produit : d’après M. Levasseur, la production du blé par surface a sensiblement augmenté daus les dernières années ; cela ne tient pas à ce que de nouvelles terres aient été consacrées à la culture de cette céréale; car la superficie cultivée en blé est restée la même ; mais on a mieux cultivé et obtenu par conséquent de plus forts rendements. |
Les terrains à blé n’ont pas d’ailleurs diminué de valeur, dans la France en général, au moins jusqu’en 1886, car l’enquête faite par le ministère des finances établit que la valeur de l’hectare de terre labourable, qui était en 1851 de 4.359, s'élevait en 1879 à 5.502. Le revenu de ces terres s’était élevé dans le même temps de 42 fr. 49 par hectare à 56 fr. 74.
Ce qui estincontestable, c’est que par suite du petit nombre
(on MILIEU SOCIAL DES CAMPAGNES.
de bras restant, dans les campagnes, à la disposition de l’agriculture, la main-d'œuvre à augmenté suivant la loi de l’offre et de la demande et que, dans un grand nombre de cas, la culture cesse d’être rémunératrice pour le propriétaire. D’après le rapport de M. Rissler, les frais ont passé, par hectare, de 275 francs à 365 francs de 1865 à 1882, c’est-à-dire qu’ils ont augmenté de 90 francs en 17 ans. |
L’élévation du prix de la main-d'œuvre n’est pas due seulement à l’abandon des campagnes; elle est due aussi à la demande considérable de bras, faite sur le marché du travail par les grands travaux, par les chemins de fer, par l’industrie ; elle est due à ce que beaucoup d’ouvriers agricoles sont de petits propriétaires, dont les femmes sont suffisamment occupées chez elles.
L’habitude du fermage n’est pas non plus étrangère à la crise : d’abord, dans beaucoup de pays, où les fermiers enrichis, instruits, qui avaient commencé la culture il y a cinquante ans, sont morts, leurs fils n’ont plus continué ; 1ls ont émigré avecleur argent dans les villes et la fermeest tombée dans
-des mains moins instruites et dans des familles qui ne sont pas assez riches pour faire face aux avances nécessaires. Les nouveaux fermiers, en présence des mauvaises années et du prix de la main-d'œuvre, ne peuvent tenir; ils ne peuvent continuer que sile propriétaire consent à diminuer le prix de la ferme ; aussi cette diminution est-elle descendue dans certaines contrées jusqu’à 33 7%. Ilest vrai que, depuis cinquante ans, le prix avait considérablement monté.
Il n’en est pas de même dans les pays où, au lieu de fermiers, on trouve des métayers et où la culture se fait à moitié. Le métayage oblige le propriétaire à fournir le cheptel, et 1l donne de bons résultats quand le propriétaire apporte un capital et une terre de qualité suffisante au métayer, qui fournit son travail.
. Il faut aujourd’hui que la terre soit se par celui à qui elle appartient ou que la culture se fasse soit par métayage soit par
LES PROTECTIONNISTES. 17e
moitié, mais l’ancien fermage devient de plus en plus difficile. Alors seulement on pourra voir évoluer l’agriculture dans la même voie que l’industrie, et 1l n’est que temps! il importe de faire cesser cet état que Duponchel a caractérisé en disant : & Tandis que la population agricole, s’élevant à plus de 20 millions d’âmes, mettant en œuvre un capital de près de 100 milliards, réalise à peine 6 ou 7 milliards de produits réels, ce qui fait moins de 300 francs par tête; l’industrie manufacturière, occupant au plus 3 millions de personnes, produit 15 milliards, soit 5.000 francs par tête au lieu de -300 francs. »
« D'une façon plus générale, » dit le Journal des Économistes dans un remarquable article sur la situation de l’agriculture en 1884, « si l’agriculture française s’est attardée, elle « ne doit s’en prendre qu’à elle-même. A l’abri d’une puis- « sante organisation administrative étroitement centralisée, « d’un système de protection de tous les instants, de régle- &« mentations sans fin, de tarifs douaniers très savamment « compliqués, le producteur français s’est laissé aller à une « douce somnolence, son initiative s’est assoupie ; il à trouvé « parfait et commode ce que ses devanciers lui avaient légué « et n’y a ajouté, de loin en loin, que ce qu’il ne pouvait pas & éviter ou ce qui flattait son amour-propre; ses méthodes « n’ont progressé que par la force de la routine, ses expé- « riences ont été nulles ou peu s’en faut. Et aujourd’hui que « d’autres, mieux avisés et peut-être moins favorisés l’ont « devancé, il sent son infériorité et ne trouve de moyen plus « simple de continuer sa vie de civilisé endormi comme l’In- « dien ou le Chinois, que de réclamer l'intervention de son « protecteur et défenseur habituel, l'État, la collectivité dans « laquelle il n’a que le minimum d'effort personnel à fournir. &« Aussitôt, l'administration, toujours empressée à continuer « ses traditions tutélaires, s’enquiert de ses griefs, lui donne « tout ce qu’elle peut. »
La protection, c’est la grande panacée que les cultivateurs
et quelques hommes politiques croient où font semblant de croire efficace! On a tant et tant écrit pour et contre, que je me borne à citer une page magistrale, écrite par G. de Molinari dans le Journaldes Économistes, sous le titre de « Les Illusions de la protection agricole. »
« Nous convenons volontiers que c’est une panacée des plus « séduisantes. De quoi souffre l’agriculture? De la diminution « de ses revenus. Et pourquoi ses revenus ont-ils diminué ? & Parce que les prix du blé ont baissé. IT ne s’agit que de les « relever, et c’est, au dire des protectionnistes, un remède € d’une application simple et facile. Il suffit d’exhausser suffi- « samment les droits d'entrée sur les grains étrangers pour « que ce remède opère d’une manière instantanée. Les doc- « teurs des comices agricoles demandaient 5 francs par quintal « métrique, la commission de la Chambre des députés en ac- « corde 3 sur le blé, 2 sur l'orge et 1,50 sur l’avoine (1). Admet- « tons que ces chiffres soient votés ; quel en sera l’effet? De « quelle somme augmenteront-ils les revenus de l’agriculture? « La France produit en moyenne 110 millions de quintaux « métriques de froment. Au droit de 3 francs, ce sera une « augmentation de 330 millions ; elle produit 85 millions de « quintaux métriques d'avoine et 25 millions de quintaux « métriques d'orge; aux droits de 1 fr. 50 et de 2 francs, ce « sera 177 millions et demi; total 507 millions et demi ; met- € tons 500 millions, un demi-milliard pour faire un compte -& rond. C’est assurément un Joli chiffre et qui suffira pour « apaiser bien des souffrances.
& Malheureusement, ce demi-milliard ne descendra pas de & la lune ;il ne pourra entrer dans les poches des uns qu’à la « condition de sortir de celles des autres. De quelles poches « sortira-t-il? D'abord de celles des agriculteurs eux-mêmes.
(1) Au moment où je corrige les épreuves de ce livre, la Chambre vient de voter le droit de 5 francs. Il est bon de remarquer qu'avec les économistes tels que Yves Guyot, F. Passy, etc... les partisans du libre échange ont eu pour eux le seul député qui fût lui-même vraiment cultivateur, M. Lesage, député du Cher.