‹ La vie des sociétésChapitre 105 sur 208 · LES PROTECTIONNISTES · texte numérisé non relu

LES PROTECTIONNISTES

Environ la moitié de la France tire ses moyens d’existence de l’agriculture. Sur les 500 millions de subvention qu’elle recevra d’une main pour le blé, l'orge et l’avoine qu’elle vend, elle sera obligée de restituer de l’autre 250 millions pour le blé, l'orge et l’avoine qu’elle consomme. Ajoutons que cette restitution se fera d’une manière fort inégale, Il n’y à guère que les propriétaires de plus de huit hectares, c’est-à-dire un- propriétaire sur dix tout au plus, qui vendent plus de blé qu’ils n’en consomment ; ceux-ci recevront donc à peu près la totalité de la subvention, déduction faite du montant relativement insignifiant de leur consommation, tandis que la masse des petits propriétaires, cultivateurs et laboureurs, rembourseront, à titre de consommateurs, tout ce qu'ils auront reçu à titre de producteurs, sinon davantage. En tous cas, voilà bien, sur le demi-milliard alloué à l’agriculture, 250 millions pris dans les poches des agriculteurs et, en particulier, dans les petites. Restent les 250 millions fournis par les consommateurs appartenant à l’industrie, au commerce, aux professions libérales, et qui constituent déjà, nous en convenons, dans les temps difficiles où nous vivons, un Joli cadeau d’étrennes agricoles. Mais sera-ce un cadeau tout à fait volontaire? En supposant qu’au lieu de le demander aux industriels, aux négociants, aux artistes, aux avocats, aux employés, aux artisans et aux ouvriers sous la forme d’un renchérissement de 15 à 20 % du prix du pain, on le leur demandât sous la forme d’une souscription volontaire pour les agriculteurs gênés dans leurs affaires et les propriétaires qui ne louent pas leurs fermes à un bon prix, comme la chose s’est pratiquée pour les inondés de Murcie et pour les cholériques, croiton que les offrandes s’élèveraient bien à 250 millions ? IT s’en faudrait probablement d’un zéro, et peut-être de deux. L’agriculture, comme l’industrie, est obligée de transformerson outillage et ses méthodes. La protection, en diminuant cette pression incommode, mais salutaire, permettra aux agri-

« culteurs routiniers de conserver leurs vieilles charrues et de « continuer à ignorer l’existence des locomobiles, des semoirs « et des faucheuses mécaniques, des engrais chimiques, des « bonanzas farms qui ont remplacé aux États-Unis le petit « atelier par la grande manufacture agricole. D’ailleurs, pour « réaliser ces progrès nécessaires, il faut posséder des capitaux « et n’être pas surchargé d'impôts et d’entraves qui font fuir « l'esprit d'entreprise et les capitaux. Ces impôts excessifs et « ces entraves qui paralysent leurs mouvements, les agricul- € teurs continueront sans doute à en demander la réforme. € Mais leur situation ne sera-t-elle pas moins bonne pour € l’obtenir ? Ne seront-ils pas exposés à ce qu’on les éconduise «€ comme des quémandeurs importuns, en leur disant : Com- « ment! on vient de vous donner, et vous demandez encore!

« D'un autre côté, la protection est de sa nature conta- « gieuse. Si l’on alloue une subvention d’un demi-milliard € aux agriculteurs et aux propriétaires dans l'embarras, pour- « ra-t-on en refuser d’autres aux patrons et aux ouvriers vic- « times de la crise industrielle?

€ C’est qu’il y a, comme disait Bastiat, dans toutes les pa- « nacées protectionnistes, ce qu’on voit et ce qu’on ne voit « pas. Ce qu’on voit, c’est la so mme ronde que doit rapporter « le droit protecteur, c’est la subvention d’un demi-milliard « ajoutée aux revenus des propriétaires fonciers et des fer- « miers dont les baux ont encore plusieurs années à courir. « Ce qu’on ne voit pas, c’est la portion notable de cette sub- « vention que les agriculteurs seront obligés de tirer de leurs « poches à titre de consommateurs de froment, d’orge et d’a- € voine ; c’est le ralentissement que subira le progrès agricole « sous l’influence énervante de la protection ; c’est la situation « difficile et précaire où ils se trouveront, avec leur vieil ou- « tillage et leur vieille routine, le jour où ils seront de nouveau « exposés à la concurrence de l’agriculture progressive de « l'étranger; ce qu'on ne voit pas enfin, ce sont les protec- « tions de toute sorte aux patrons et aux ouvriers industriels,

LES PROTECTIONNISTES. ÉÉZ

sans oublier les ouvriers agricoles, qui s’autoriseront de la leur et dont ils seront contraints de faire les frais. Voilà le revers de la médaille de la protection et voilà ce qui fait qu'elle n’a de commun que l’apparence avec les médailles de sauvetage.

« Cependant, nous crient de toutes parts les propriétaires et les cultivateurs désolés, nous souffrons, vous en convenez vous-mêmes. Si nous ne trouvons pas le salut dans la protection, où le trouverons-nous? Avez-vous un remède plus efficace à nous offrir ? ns |

& Certainement, et ce remède est des plus simples, et il n’exige l'intervention d'aucun législateur. Il consiste à vous protéser vous-mêmes, en produisant à aussi bon marché que vos concurrents, contre lesquels vous êtes d’ailleurs protégés naturellement par des frais de commerce et de transport qui ne s'élèvent pas à moins de 8 francs par quintal métrique pour les blés de l’Inde, les plus redoutables! Vous êtes, à la vérité, surchargés d'impôts. M. Pouyer-Quertier vous le disait hier encore, et l’on sait que l’illustre orateur protectionniste ne saurait être taxé d’exagération. Il n’évaluait pas à moins de 956 millions, près d’un milliard, les charges annuelles que l’impôt payé à l'État et les centimes additionnels payés aux communes font peser sur lagriculture. Et il ne disait pas tout. Il oubliait, involontairement sans doute, dans son énumération, les tributs énormes et

variés que vous payez à l’industrie sous forme de droits pro-

tecteurs de 20, 30 et jusqu’à 50 % sur votre combustible, vos outils, vos charrues, vos faulx, vos moissonneuses, vos locomobiles, sur les vêtements de vos ouvriers et en particulier sur vos chemises de coton, les robes de cotonnades où de tissus mélangés de vos.femmes. Faites-en le compte et vous trouverez bien encore quelques centaines de millions à ajouter à l’addition de l’éloquent filateur et défenseur des intérêts de l’agriculture. Eh bien, toutes ces charges qui

augmentent artificiellement vos prix de revient, il dépend

« de vous de faire diminuer raisonnablement celles qui vous « sont imposées dans l'intérêt du Trésor et de supprimer totalement celles qu’on vous inflige au profit des proprié- « taires de charbonnages, des maîtres de forges, des fabricants « d'outils et de machines et des filateurs de coton. Unissez- « vous, constituez une Ligue pour réclamer la diminution des dépenses publiques, pour empêcher la multiplication des « centimes additionnels et finalement pour demander l’abais- « sement des droits sur les produits industriels au niveau du « tarif des produits agricoles. Que disons-nous! Cette Ligue, &« vous n’aurez pas besoin de la constituer, elle existe ; c’est la « Ligue contre le renchérissement qui s’est formée récem- « ment à Paris, à Lyon, à Bordeaux et à Marseille, et qui « compte, parmi ses adhérents les plus fervents , des profes- « seurs d'agriculture et même des propriétaires fonciers. Avec « votre appui la Ligue fera merveille ; elle vous débarrassera « des lourdes charges et des entraves plus lourdes encore qui. « ralentissent vos progrès. Elle vous donnera les moyens de « vous protéger vous-mêmes, ce qui vaut mieux que d’être « protégé par autrui et aux dépens d'autrui. »

Ces paroles n’ont malheureusement pas été écoutées ; l’esprit de protection est encore celui de beaucoup de nos compatriotes. Il ne faut pas s’en étonner, lorsqu'on songe combien grande est l'ignorance de la plupart des citoyens et du plus grand nombre de leurs mandataires sur les questions sociales. Beaucoup d’entre nos hommes d’État semblent ignorer l’existence même d’une science sociale et font de la politique, comme un rebouteur fait de la médecine, par pur empirisme! $i le mal guérit, tant mieux ! Si le bras se casse, on le verra bien! Au petit bonheur! On vote, au jour le jour, suivant les circonstances et les interêts personnels. Maïs de méthode, point! mais de science générale, aucune! Des principes, jamais!

Voyons donc quel est le moyen de remédier à l’état actuel des choses.

Ce moyen consiste à mettre l’agriculture au même niveau

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