LES FORÈTS
et de gravier. Les roches mises ainsi à nu s’affouillent plus tard par suite de l’altération que leur fait subir l’atmosphère, et des éboulements considérables, entraînant parfois des villages entiers, peuvent se produire.
Il est donc nécessaire de recourir à la méthode des reboïsements. Il faut rendre cette justice à l’administration des forêts, qu’elle a fort bien mené cette expérience du reboisement. Il appartient maintenant à l'initiative individuelle, centuplée dans son pouvoir par l'association, de suivre cet exemple ; il appartient à ceux qui font des conférences dans les campagnes, à ceux qui ont souvent l’occasion de s’entretenir avec les cultivateurs, de leur montrer quel intérêt l’agriculture a dans le reboisement. Seules les forêts peuvent retenir, ménager l’eau ou les neiges et s’opposer à la formation des torrents, au ravinement et à l’affouillement. Elles agissent, suivant l’expression de Viollet-Leduc, « comme une « immense éponge retenant les eaux pluviales ou les neiges « et distillant goutte à goutte le liquide absorbé. » Quand on voit des condensations brusques et colossales, comme celle qui, récemment dans les Basses-Alpes, à 1.200 mètres d’altitude, donna en vingt minutes 75°%,6 d’eau au pluviomètre, on conçoit de quelle ressource doivent être les forêts et combien facilement au contraire s’ébouleraient, sous une telle masse d’eau, des terrains inclinés à 45° et dépourvus d'arbres.
Malheureusement l’administration des forêts, comme toute administration, dépasse la mesure. — Reboiser est fort bien! déboiser est fort mauvais! mais ne pas profiter des bois est pire ! car non seulement les communes sont ainsi privées d’un produit qu'aucun propriétaire ne laisserait perdre, mais, sous prétexte de ménager les coupes, on laisse, en refusant aux communes l’autorisation d’abattre, les bois poussés et adultes se détériorer au détriment des jeunes arbres qu'ils étoufient!
Les travaux du reboisement ont d’ailleurs permis de constater que la limite des forêts était bien plus élevée qu’on le supposait. Dans les Alpes on a pu planter le pin Cembro et
des mélèzes à 2.700 mètres et à 2.800 mètres, alors que la limite moyenne des forêts y est communément de 2.000 mètres. Cette limite, que nous croyions naturelle, n’était qu’artificielle ; c’est l’homme, qui, depuis longtemps, avait déboisé les hauts sommets; mais jadis la végétation, livrée à elle-même, s’élevait à une hauteur bien supérieure : c’est ainsi que M. Vaussenat, l'ingénieur distingué du Pic du Midi, l’un des hommes qui connaît le mieux les montagnes et surtout, Dauphinois d’origine, les Alpes françaises, a vu de vieilles souches d’arbres qui étaient demeurées à une altitude de 2.870 mètres, dans des anfractuosités de roches, comme témoins de l’antique végétation, que la cognée de l’homme à seule fait disparaître.
= Mieux instruits, plus libres d'agir, une fois aidés par l’association et par le crédit mis à leur portée, les cultivateurs sortiront de l’ignorance complète où nous sommes aujourd’hui, en France, sur la sylviculture. « Or l’ignorance, dit avec raison « M. Reuss, se traduit ici, comme en tout ordre de choses, par « des sacrifices d'argent considérables, à côté desquels les som- « mes affectées à l’enseignement sont insignifiantes. Ainsi c’est « pour avoir méconnu les effets désastreux du déboisement des « montagnes, que nous sommes obligés de consacrer aujour- @« d’hui tous les ans de 3 à 4 millions de francs à la restaura- « tion des terrains sur les versants dénudés des Alpes, des Py- « rénées et du Plateau central ; c’est faute d’avoir constitué « dans nos forêts, principalement dans celles de l'État et des « communes, le capital ligneux nécessaire pour produire an- « nuellement des gros bois d'œuvre, que nous payons à l’é- « tranger un tribut qui s’est élevé en 1880 à 243 millions « de francs et qui représente un volume de plus de 3 millions « de mètres cubes en grume, c’est-à-dire un chiffre presque « égal à la quantité de bois d'œuvre que nous tirons du sol « national. »
Que de choses ne pourra-t-on pas faire, quand la science aura remplacé la routine dans nos campagnes et que le cul-