LA PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE
car sa richesse est faite de la richesse de chacun de ses membres, comme son bonheur n’est que la somme des bonheurs individuels de ses membres.
Le communisme réalise, en somme, les conditions de travail de la caserne ou du couvent; ce sont celles-là que les socialistes rêvent, lorsqu'ils veulent faire de chaque citoyen le protégé, le mineur de l’État tutélaire ; ce sont celles-là que les Jésuites avaient réalisées au Paraguay, où la durée des heures de travail, la nature du travail, tout, jusqu’au sommeil et aux repas, était réglé; c’est ainsi que sans doute les choses se passaient chez les Pueblos du Mexique, dans leurs Casas grandes, vastes ruches humaines, où l’individualisme s’effaçait devant le collectivisme le plus oppressif ; c’est ainsi que cela se passait dans les républiques de l’antiquité, où l'État dotait les filles pauvres, comme dans l’ancien Pérou, où le despotisme le plus césarien se doublait, comme cela s’est vu depuis, des tendances socialistes les plus propres à amoindrir l'individu.
Dans tous ces pays il se passait quelque chose d’analogue à ce qu’on observe dans le #27 russe, où le paysan, comme on l’a dit, n’est plus le serf du seigneur, mais est toujours le serf de la commune. Si l’on veut juger les différences du communisme et de l’individualisme, il suffit de comparer le Russe et l'Américain : l’un rivé dans ses vieilles coutumes, dans ses vieilles superstitions, esclave du passé comme du présent, irresponsable ; l’autre affranchi, mobile, en pleine responsabilité, toujours à la recherche d’un progrès nouveau.
La propriété individuelle n’est donc pas, comme le croyait J.-J.-Rousseau, née, un beau jour, « où il plut à un homme de dire : Ce champ est à moi, et où il trouva des hommes assez sots pour le croire ». Elle résulte d’une lente évolution et elle succède à d’autres formes de la propriété, et il est à présumer que les peuples civilisés ne reculeront pas vers le collectivisme, car ce serait un processus rétrograde, ce serait une évolution régressive etune dégénérescence. L'évolution pro-
gressive consistera à concilier les avantages de la propriété collective et ceux de la propriété individuelle. Nous verrons, que l’association sous toutes ses formes, les sociétés anonymes, sont l’avenir. La coopération surtout est seule capable de concilier les avantages de l’un et de l’autre système.
Au surplus, si le collectivisme a pour effet d'empêcher le paupérisme, on peut dire que ce résultat n’est que relatif et que la communauté des biens a surtout pour effet d’étendre, de généraliser une égale pauvreté ; elle supprime la richesse.
Or la richesse est le résultat proportionnel des efforts de l’homme, et ces efforts sont d'autant plus grands que la propriété est plus individuelle ; d’un autre côté, la richesse est la force d’une nation comme d’un individu, et je ne parle pas ici de la richesse métallique, mais de la quantité d’objets échangeables et utiles à la vie matérielle et intellectuelle que possède un pays! Les agriculteurs se plaignent; nous traversons une crise agricole; je le veux bien, mais le paupérisme agricole a disparu. Il n’existe plus, depuis que Turgot a assuré la libre circulation des grains et surtout depuis que les grandes propriétés (latifundia) se sont éparpillées en propriétés distinctes, nombreuses, transmissibles et très individuelles. « Les paysans mangent de l’herbe comme des moutons et crèvent comme des mouches, » disait l’évêque de Chartres avant 1787 ; « le peuple est un mulet à qui on mesure l’avoine, pour qu’il ne soit pas trop fort et regimbe, » disait le cardinal de Richelieu, qui comprenait le socialisme d'État, comme le comprend aujourd’hui M. de Bismarck. Nous sommes loin de cette époque : le paysan français est aujourd’hui plus libre que l’ouvrier des villes, parce qu’il est propriétaire, parce que cette usine de la terre, où il était simple manœuvre, lui appartient maintenant, tandis que la propriété industrielle n’est pas encore divisée; le Zatifundium des grandes usines existe encore. L’ouvrier devra, aussi lui, devenir propriétaire de l’usine, comme le travailleur rural l’est devenu de la terre ; il y sera aidé par l’association et par la science,