‹ La vie des sociétésChapitre 127 sur 208 · LA MAIN. —— LE CERVEAU · texte numérisé non relu

LA MAIN. —— LE CERVEAU

Or cette loi physiologique du travail créée, pour chaque individu dans le milieu social, des conditions spéciales, qui sont d'autant plus compliquées , que la société dans laquelie on les étudie est elle-même plus avancée en évolution.

Au début def sociétés il n’existe aucune division du travail : les conditions qui résultent du travail sont donc les mêmes pour tous les individus ; plus tard, avec la division du travail apparaissent les professions diverses ; chacune d’elles à sur ceux qui l’exercent une action spéciale : elle constitue un milieu nouveau, le milieu professionnel. Alors que dans les sociétés primitives tous les hommes s’adonnent à la chasse, à la pêche, à la préparation des aliments, à la construction d’une hutte ou d’un canot, ou encore à la guerre, les travailleurs, dans les civilisations plus avancées, se spécialisent, et cela d'autant plus que la civilisation, dans ses dehors au moins, est plus avancée.

Le plus grand nombre des hommes se livre alors à l’agriculture et à tous les métiers qu’elle comporte ; d’autres emploient leur intelligence et leurs forces à la fabrication de tous les objets qui constituent, pour ainsi dire, le matériel de la civilisation ; tous ces individus, qui sont les plus nombreux dans toutes les nations, emploient, avec une adresse et une habileté souvent merveilleuses, pour le mettre au service de leur intelligence, l’organe qui est en quelque sorte avec son cerveau, caractéristique de l’homme, la main ; ce sont les manouvriers, Où les ouvriers.

D'autres travaillent moins de leur main, qui, comme instrument de travail, ne leur sert plus qu’à fixer leur pensée par l'écriture; ils ont développé principalement l’autre organe noble de l’homme, le cerveau et s’associent avec les premiers pour la fabrication, pour le commerce ou pour l’étude et l’enseignement des sciences et des lettres, ou pour l’application de leurs connaissances acquises aux intérêts divers, qui peuvent naître entre les hommes : gestion de leurs affaires, défense de leurs intérêts ou de leurs droits, guérison de leurs mala-

dies, etc... Les professions remplies par ces derniers sont appelées , très improprement d’ailleurs, libérales.

Cette qualification de /ibérales est d'autant plus impropre, que les autres professions n’ont rien de servile et que l’indépendance du travailleur n’est pas toujours du côté que ce mot semble indiquer. Il serait beaucoup plus juste de diviser les professions en manuelles et cérébrales, pour indiquer l’organe prédominant. Sans doute le manouvrier se sert de son cerveau, et ses mains sont d'autant plus habiles que son cerveau fonctionne mieux ; de même le penseur se sert également de ses mains; mais cette division, du moment qu’on en veut faire une, aurait au moins le mérite de l’exactitude, puisqu'elle reposerait sur une base organique. |

D’autres enfin remplissent une fonction qui n’a point son analogue ailleurs que dans les États archicivilisés; comme cette fonction, souvent inutile quand elle n’est pas nuisible, leur semble être la fonction par excellence, ils se donnent eux-mêmes le nom de fonctionnaires. À coup sûr aucune profession n’est moins libérale; c’est peut-être beaucoup faire que de lui donner l’épithète de cérébrale. Définir le fonctionnaire est difficile. Pascal Duprat l’a décrit de main de maître. € On peut abattre un empire dans une bataille, étouffer une royauté dans un mouvement populaire et tuer une république dans un guet-apens ; mais il est impossible de chasser cet homme de la place qu’il occupe : il fait partie du bagage de tous les gouvernements ; c’est une machine montée pour tous les pouvoirs. I] dirait volontiers, comme Louis XIV : « L'État, c’est moi. » Il a pris racine dans ses fonctions. Du reste, il n’a Jamais eu et il n’aura jamais une opinion politique : c’est là une métaphysique inaccessible à son esprit. [Il ressemble à son père et son fils lui ressemblera. Dans sa famille on ne naît ni homme ni citoyen, on naît simplement fonctionnaire. C’est une espèce qu’on retrouve dans tous nos États civilisés : elle s’est faite peu à peu, par des transformations successives, d’après la loi de Lamarck

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confirmée par Darwin. Son organisme est achevé et il n’a plus rien à demander à la nature. Elle se présente avec des caractères analogues dans tous les États, parce qu’elle a rencontré partout le même milieu et qu’elle s’y est également adaptée. C’est elle qui, après les défaites de la liberté, rend toujours facile, au moins pour quelque temps, l'établissement du despotisme, parce qu’elle lui prête des milliers de bras pour attendre partout et que, dans les transformations qu’elle à subies pour devenir ce qu’elle est, elle a perdu l’habitude de raisonner.»

Laissant de côté le fonctionnaire, nous nous trouvons en présence de deux sortes de professions, qui représentent la division la plus large du travail dans nos sociétés, Les professions manuelles et les professions cérébrales.

Tout en reconnaissant par cette division que chacune d’elles constitue un milieu spécial, on ne saurait trop s'élever contre la tendance en vertu de laquelle on applique le nom de éravailleurs à ceux quise servent plus exclusivement de leurs mains, plus généralement qu'à ceux qui utilisent plus spécialement leur cerveau. Les uns et les autres font cependant l’échange des produits du capital qu’ils possèdent.

Le financier, qui achète une usine avec son capital argent, serait également incapable de faire le plan des travaux à exécuter et d'effectuer lui-même ces travaux avec ses bras; l'ingénieur, que ses connaissances en géologie ou en mécanique, véritable capital cérébral, mettent à même de diriger les travaux de l’usine, eût été impuissant à l’acheter et ne serait souvent pas assez robuste pour y manier lui-même l’outil ; enfin l’ouvrier privé du capital argent, qui en ferait un acheteur, et du capital cérébral, qui lui eût permis d’être ingénieur, apporte au premier et au second le capital de ses bras. Tous trois doivent être considérés comme trois collaborateurs indispensables l’un à l’autre, véritablementcomplémentaires l’un de l’autre. Tous trois sont des capitalistes spéciaux, le capital d’un individu étant, suivant la définition de Bastiat, l’ensem-

ble des utilités, argent, cerveau, muscle ou outil qu'il possède. Si cette réalité était mieux comprise, on verrait moins souvent l’antagonisme éclater entre le capital et le travail; tous deux auraient intérêt à se considérer comme les organes nécessaires d’an même organisme et on ne verrait pas aussi souvent renaître l’occasion de se souvenir de l’apologue de Ménénius Agrippa sur la révolte des membres contre lestomac.

Graham Summer raconte l’histoire suivante : « Un personnage, dans un conte arabe, désire savoir lequel de ses trois fils a le plus d'affection pour lui : il les envoie chercher le présent qui peut lui être le plus utile : le premier fils trouve un tapis, sur lequel il peut se transporter, lui et les autres, où il veut ; le second trouve un remède qui guérit tous les maux; le troisième une glace, dans laquelle il distingue tout ce qui se passe n'importe où. Ce dernier avec sa glace voit que son père est malade loin d’eux ; sur son tapis le premier transporte ses frères à la maison paternelle ; le second administre son remède et sauve la vie de son père. » Grand embarras du père, qui ne sait quel est celui de ses trois fils qui l’a le plus obligé. Il en est de même iei pour le capital argent, le capital cerveau et le capital bras. Tous trois sont équivalents ou plutôt complémentaires.

La démonstration de cette équivalence n’est pas seulement faite au point de vue social ; elle est faite également par la ch1mie etcela par Lavoisier, qui donna ainsi le premier l’appui de Ja science aux principes d'égalité que proclamait la Révolution francaise. « On peut connaître, dit-il dans une page qu’on ne saurait trop citer, à combien de livres en poids répondent les efforts d’un homme qui récite un discours, d’un musicien qui joue d’un instrument ; on pourrait même évaluer ce qu'il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l’homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. Ces efforts considérés comme purement moraux ont quelque chose de physique et de matériel, qui permet de les comparer à

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