LE TRAVAIL EST UNE MARCHANDISE
du travail : ici l'individu conserve son autonomie, sa responsabilité, son indépendance et sa dignité ; c’est alors seulement que l’employé, traitant d’égal à égal avec l'employeur, marchande le prix de son travail et recoit une rémunération proportionnelle à sa valeur; il travaille aux pièces et non à l’heure. Intéressé au succès de l’industrie, il devient lui-même un associé et doit partager les bénéfices, puisqu'il apporte un capital sinon égal à celui du patron, du moins équivalent.
Le milieu social se trouve singulièrement modifié, selon que le travail se fait suivant le premier mode ou suivant Le second; mais ces conditions nouvelles ne peuvent se réaliser que dans certaines circonstances, qui sont caractérisées par le libre marchandag'e et l'inégalité des salaires, enfin par l’association sous toutes ses formes.
Ceux qui demandent encore que le taux uniforme du salaire soit fixé par la loi, méconnaissent ce principe du travail qui l’assimile à toute marchandise et qui fait que sa valeur varie selon les rapports de l'offre et de la demande et selon sa valeur intrinsèque : si le travail abonde et que les bras soient relativement rares, le salaire sera élevé ; si le travail se ralentit et que les bras s'offrent relativement en plus grand nombre, le salaire baissera. C’est pour cette raison que la maind'œuvre est aujourd’hui si chère dans les campagnes : les bras manquent. Comme le dit avec raison Vves Guyot, les grèves n’élèvent pas le salaire par un mouvement factice : toute grève qui ne correspond pas à une plus-value réelle de la main-d'œuvre n’aboutit pas. Lorsque la plus-value est réelle, les grèves ont pour effet d'accélérer, de déterminer plus tôt cette hausse; mais elles ne la créent pas artificiellement.
Le salaire ne varie pas seulement avec l’offre et la demande ;il varie, comme tout échange, avec la qualité de la marchandise livrée, avec la qualité même du travail : un bon ouvrier doit gagner plus qu'un mauvais; l’égalité des salaires rêvée par l’école de Louis Blanc est antiphysiologique ; car il faudrait préalablement décréter l’égalité des muscles et
l'égalité des cerveaux. Du reste la société coopérative des tailleurs de Clichy, fondée par L. Blanc, après avoir essayé de l'égalité des salaires conformément à sa théorie doctrinaire, y a renoncé d'elle-même : chaque sociétaire trouvait immanquablement que son voisin travaillait moins que lui et devait avoir un salaire moins élevé. Rêver cette égalité, qui n’existe nulle part dans la nature, c’est se priver du plus puissant des leviers, du meilleur stimulant de la sélection, de la concurrence; ce serait remonter au régime d’esclavage des civilisations antiques, où Les salaires étaient également bas. « Pour bâtir des constructions aussi prodigieuses et aussi inutiles que celles qu’elles nous ont laissées, 1l devait évidemment, dit Buckle, y avoir tyrannie de la part de ceux qui étaient au pouvoir et esclavage pour le peuple ; car aucune richesse n’aurait pu couvrir les dépenses que ces monuments ont coûtées, s’ils avaient été l’ouvrage d'hommes libres ; il n’y a que des esclaves qu'on gaspille à ce point. Quand on pense que 2.000 hommes furent occupés pendant trois ans à transporter, d’après Hérodote, une seule pierre d’'Éléphantine à Sais, que, d’après Wilkinson, le canal de la mer Rouge coûta la vie à 120.000 Égyptiens, et que, d’après Diodore de Sicile, pour bâtir une seule des pyramides, il à fallu le travail de 360.000 hommes pendant vingt ans! » — Au Pérou, les constructions etla résidence des Incas avaient employé 20.000 hommes pendant cinquante ans; celles du Mexique avaient nécessité le travail de 200.000 hommes.
Les salaires d'ouvriers libres doivent suivre la loi de toute marchandise. Ils se sont accrus depuis quarante ans, pour plusieurs raisons : parce que les grèves ont stimulé leur ascension, mais aussi parce que la valeur de l’argent a diminué, à mesure que la valeur de toutes choses augmentait. Et cependant, au milieu de cette augmentation de la valeur de toutes les marchandises, il n’est que juste de reconnaître que c’est la marchandise travail qui a le moins bénéficié de la plus-value générale ! D’après les chiffres cités par Yves