TRANSPORT ET DIVISIBILITÉ DE LA FORCE
apportée par fil dans les granges, qui n’ont plus à redouter l'incendie ; c’est elle également qui monte les betteraves dans les monte-charges. Un grand nombre de chutes d’eau sont aujourd’hui employées à mouvoir les machines par l'électricité, ou à produire la lumière électrique. Mais le grand intérêt est dans le transport à une grande distance.
Or les expériences successives de Marcel Deprez à Munich, à Paris, à Grenoble et à Creil ont définitivement prouvé que ce transport était possible par simple fil à une distance d’une vingtaine de kilomètres, avec une déperdition de 40 % seulement en moyenne.
M. Bessemer se propose de relier Londres à l’une des houillères voisines et de transmettre directement, de la mine à l’usine, par un fil, sans qu’on emporte au loin le charbon, la force motrice suffisante pour actionner les machines de la ville.
Le jour où le problème sera complètement résolu, la force du Rhône pourra faire marcher les usines de Normandie, et les milliers de chevaux-vapeur du Niagara pourront se répandre sous forme de monnaie motrice dans les chambres des ouvriers des États-Unis.
Les conséquences de cette importante découverte sont de la plus haute importance : on peut dire qu’elles contiennent en germe Ja solution de la question sociale. Le jour où la force motrice pourra être captée dans la marée qui monte, dans le torrent qui roule de la montagne, daus le vent qui souffle sur les plaines, partout autour de nous, le jour où, ainsi captée, elle pourra être distribuée à grande distance par un simple fil télégraphique, en quantité aussi minime qu’on voudra, ce jour-là, c’en sera fait des grandes usines-casernes, où la population ouvrière trouve les conditions d'hygiène déplorables que l’on sait; ce jour-là, l’ouvrier, seul ou associé à quelques camarades, recevra dans son atelier, dans sa chambre, la somme de force, de chaleur ou de lumière dont 1l aura besoin, comme nous recevons déjà l’eau et le gaz. |
Alors un petit groupe d'ouvriers associés, une famille d’ou-
vriers pourront travailler chez eux, à la fois patrons et ouvriers, dans toute leur liberté, en pleine indépendance, soumis à la seule concurrence, à l’offre et à la demande ; ce jour-là, la vieille querelle entre le capital et Le travail aura pris fin et ce sera la Science qui, ici comme toujours, aura été la grande réformatrice, celle devant qui tout finit toujours par céder.
L’électricité ne servira pas seulement à transporter le mouvement d’abord converti en électricité transformée à son tour en mouvement au point d'arrivée : elle se pliera par elle-même à mille usages, et, soit directement soit indirectement, deviendra le grand moteur industriel. D’autres agents pourront encore être utilisés concurremment : tels sont l’air comprimé déjà distribué au moyen d’un compteur aux ouvriers de Birmingham, l’air raréfié, enfin la chaleur solaire même utilisée d’après le procédé Mouchot : on se souvient que ce savant ingénieux a montré que dans les pays chauds on peut alimenter une chaudière de 2 chevaux avec un réflecteur de 4 mètres carrés.
Le milieu social sera donc dans l'avenir aussi différent du nôtre que celui-ci l’est du milieu social où vivaient nos premiers ancêtres ; la puissance de l’homme ira sans cesse en orandissant. Les forces qui, livrées à elles-mêmes, ont pétri et faconné les couches géologiques de la planète en donnant libre cours à leur expansion prodigieuse, seront captées, canalisées, maniées par un enfant; elles serviront à perforer les montagnes ou à combler les lacs, aussi bien qu’à forer une aiœuille où à coudre une paire de gants, et le moindre ouvrier pourra dire comme Watt parlant devant Georges IIT de la machine à vapeur qu’il faisait fonctionner : « Je manie cette chose si chère aux rois : la puissance! »