‹ La vie des sociétésChapitre 16 sur 208 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

x \ Formation des sociétés. — Le corps social est un organisme. — Le citoyen est l'élément anatomique. — Organes du corps social. — Dans le corps

social, comme dans l'organisme, on observe la naissance, la croissance, la lutte pour l’existence, la sélection, la reproduction, la transformation dans le temps, l’évolution, le déclin, la mort. — Histoire naturelle des sociétés : Aristote, Quesnay, Mercier de la Rivière, Quételet.

Le lecteur habitué aux spéculations de la métaphysique se demande, peut-être, quel rapport ces considérations d'histoire naturelle peuvent avoir avec l’histoire naturelle des sociétés, car c’est malheureusement en dehors des lois naturelles, que nous sommes habitués à voir les hommes politiques chercher leur orientation. J'espère que la suite de ce livre fera cesser l’étonnement et qu’on appréciera mieux, après l’avoir fermé, cette cpinion émise par Condorcet : « qu’en méditant sur la nature des sciences morales, on ne peut s’empêcher de voir qu'appuyées comme les sciences physiques sur l’observation des faits, elles doivent suivre la même méthode. »

La méthode naturelle, que je viens d'employer pour exposer la formation des organismes, va me servir en effet à montrer la formation des sociétés.

Certains animaux vivent isolés, sans doute parce que leur force considérable ne leur a pas fait sentir le besoin de l’association : c’est Le cas de l’orang et même du gorille. Mais cette supériorité a tourné à leur désavantage, car ils ont ainsi privé

leurs descendants de tous les progrès que réalise la mise en commun des efforts individuels, et des conséquences favorables qui résultent de la division du travail. Les macaques, les magots, les cynocéphales vivent au contraire en sociétés nombreuses. L’homme enfin forme partout des groupes plus ou moins considérables ; mais ces groupes ne représentent d’abord qu’une juxtaposition d’individus, comme dans une société de monères, comme dans le myxodictyum sociale de tout à l'heure : on n’y connaît encore aucune division du travail ; chaque individu y exerce toutes les fonctions rudimentaires. Le corps social est alors comparable à ces vers, qu’on peut fragmenter en morceaux propres à vivre indépendants. Il n’y a point de centre ; la tribu s’ajoute elle-même à une autre tribu, par vole de juxtaposition ; des groupes plus considérables prennent ainsi naissance. Plus tard, comme dans l'association d’hydres que j'ai décrite, comme dans le polype hydraire, la division du travail amène la différence des fonctions : l’un fabrique des filets ; l’autre se livre à la pêche ; un troisième à la chasse ; d’autres font cuire les aliments ; d’autres construisent les habitations ; plus tard on voit les uns s’adonner à la guerre, d’autres à l’agriculture, au commerce ; plus tard d’autres se livrent aux arts ou aux sciences. À mesure que la société évolue, on voit s’accentuer la spécialisation, et, comme dans le polype hydraire, bien plus même que chez lui, la solidarité des individus, dont chacun est utile à tous, amène l’unité du groupe. C’est alors qu’on voit, dans une centralisation mesurée et non excessive, quelque chose de comparable dans le corps social à la formation d’un centre et d’une tête chez les animaux.

Le corps social est donc bien un réel organisme, réductible, comme tous les organismes, en une colonie animale : l’hydre composante du polype hydraire, l'élément anatomique composant de l’organisme anatomique, c’est ici le citoyen, véritable élément anatomique du corps social. Ce corps social composé d'éléments anatomiques, je veux dire de citoyens, est un tout,

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