‹ La vie des sociétésChapitre 160 sur 208 · COMMUNAUTÉ DES FEMMES · texte numérisé non relu

COMMUNAUTÉ DES FEMMES

de l’intérêt général de la nation, pour faire condamner la communauté des femmes, bien que cette coutume existe encore dans plusieurs pays, qui ne sont cependant pas sans une certaine civilisation.

Il est en outre démontré que dans cette organisation sociale, où chaque femme est exposée aux assauts de tous les hommes de la tribu, les naissances sont peu nombreuses, les avortements fréquents ; or, comme la sélection exerce son empire sur les nations aussi bien que sur les individus, il est évident queles peuples qui, après avoir renoncé à la communauté des femmes, ont vu le nombre des naissances augmenter et la mortalité infantile diminuer chez eux, ont dû forcément acquérir une supériorité sur leurs voisins. La coutume a donc naturellement disparu de proche en proche ; elle a disparu aujourd’hui à peu près partout.

Nous avons eu maintes fois l’occasion de constater dans ce livre que nos sociétés modernes, même les plus policées, étaient pleines de débris du passé, de souvenirs non effacés d'institutions qui n’ont d'autre raison d’être que d’être restées, de superstitions (g40d superest) que j'ai comparées à ces organes atrophiés, rudimentaires, inutiles, que l’anatomiste constate parfois chez les animaux et dont il explique la présence anormale, en les regardant comme le dernier écho de la voix du passé, comme le vestige oublié d'organes primitivement utiles et normaux chez les ancêtres de l’animal où on le rencontre à titre exceptionnel. La coutume signalée chez beaucoup de peuples relativement élevés, qui oblige le mari à offrir sa femme à son hôte, est un reste de la communauté des femmes entre les hommes d’une même tribu. Dire au visiteur qui entre : « Ma femme est à toi pour cette nuit, » signifie : € Je te reconnais comme de la même tribu, de la même caste que moi, tu es des nôtres. » r

Cette coutume existait chez beaucoup de peuples : Diodore de Sicile, cité par Lubbock, raconte qu’aux îles Baléares, à Majorque et à Minorque, la mariée appartenait la première nuit à

tous les hôtes présents, après quoi elle appartenait exclusivement à son mari. |

Le voyageur Carver dans le nord-Amérique trouva la même coutume : tandis qu’il vivait chez les Naudowessies, 1lremarqua, dit Lubbock, leurs égards pour une des femmes de la tribu ; il

apprit qu’on la considérait comme une personne de haute dis-

tinction, parce que, dans une certaine occasion, elle avait invité les quarante principaux guerriers de la tribu à se rendre dans sa tente, leur avait donné un festin et les avait tous traités en maris. In réponse à ses questions, on lui dit que c’était une vieille coutume tombée en désuétude, et « qu’à peine une fois par génération il se trouvait une femme assez osée pour donner cette fête, bien qu’un mari du plus haut rang épousât toujours celle qui l’avait donnée avec succès ».

En parlant des Esquimaux, Égede constate expressément « que ceux qui prêtent leurs femmes à leurs amis sans la moindre hésitation, sont réputés dans la tribu comme ayant le meilleur et le plus noble caractère ».

Tout le monde se souvient de la façon hnmpuris ile dont Diderot, dans le Supplément au Voyage de Bougainville, à fait valoir les raisons qu’on peut donner de cette coutume. « Veux-tu que je te révèle un secret? dit Orou à l’aumônier; mais prends garde qu’il ne t’échappe ; vous arrivez : nous vous abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez ; vous nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire ; vous nous remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes compagnons la plus forte de toutes les impositions. Nous ne t’avons point demandé d’argent ; nous ne nous sommes point Jetés sur tes marchandises ; nous avons méprisé tes denrées ; mais nos femmes et nos filles sont venues exprimer le sang de tes veines. Quand tu t’éloigneras, tu nous auras laissé des enfants : ce tribut levé sur ta personne, sur ta propre substance, à ton avis, n’en vaut-il pas bien un autre? et si tu veux en apprécier la valeur, imagine que tu aies deux cents lieues de côtes à courir, et qu’à chaque vingt milles on te mette à pareille contribu-

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