‹ La vie des sociétésChapitre 161 sur 208 · COMMUNAUTÉ DES FEMMES · texte numérisé non relu

COMMUNAUTÉ DES FEMMES

tion. Nous avons des terres immenses en friche ; nous manquons de bras, et nous t’en avons demandé. Nous avons des calamités épidémiques à réparer, et nous t’avons employé à réparer le vide qu’elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre, un besoin de soldats, et nous t’avons prié de nous en faire ; le nombre de nos femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes, et nous t’avons associé à notre tâche. Parmi ces femmes et ces filles, il y en a dont nous n’avons pu obtenir d'enfants, et ce sont celles que nous avons exposées à vos premiers embrassements. Nous avons à payer une redevance en hommes à un voisin oppresseur, c’est toi et tes camarades, qui nous défrayerez ; et dans cinq ou six ans nous lui enverrons vos fils, s’ils valent moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus que vous nous surpassiez en intelligence, et, sur-le-champ,

nous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos.

filles les plus belles à recueillir la semence d’une race meilleure que la nôtre. Nous avous tiré de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions tirer. » Sous cette forme plaisante le grand philosophe du dix-huitième siècle expose en fait la doctrine démographique des croisements dans la colonisation.

Tout Batak, sans avoir lu le Supplément au Voyage de Bougainville, veut que sa femme ait beaucoup d’attraction sur les hommes et ait montré son influence comme jeune fille ; il s'appuie sur le proverbe : « Il n’est pas de gâteau friand si les mouches n’en veulent pas. » On sait que, dans bien des tribus, l’échange des femmes est une habitude. Les Orang- Sekah (de Bliton), qui habitent sur des bateaux, ont un usage | alogue : lorsqu'un homme de cette tribu recoit la visite d’un étranger, il le laisse avec sa femme et va se poster discrètement à l’avant du bateau, où il chante une mélopée traînante en s’accompagnant du tambourin : cette mélopée s'appelle coatjongq.

Le droit du seigneur (jus prime noctis) qui, jusqu’à la fin

de moyen âge, a été en Europe un vestige de la communauté des femmes, existe encore chez plusieurs peuplades, généralement au bénéfice du père de la fiancée.

C'était encore par un souvenir de l’ancien hétaïrisme, que chez certains peuples de l’antiquité, à Babylone notamment, toute femme devait avant son mariage se donner au premier venu. Dans l’Inde, les prostituées ou bayadères jouissent d’une très grande considération : Girard de Rialle rappelle avec'raison que la prostitution sacrée se pratiquait des bords du Tigre et de l’Euphrate à ceux de la mer de Phénicie, depuis les plaines de la Chaldée jusqu'aux montagnes de l'Arménie, jusqu'aux plateaux et aux vallées de l’Asie Mineure. |

La prostitution, qui s'exerce dans nos villes sous l’œil tutélaire de la police, remonte à la même origine ; seulement ici le souvenir de la communauté des femmes s’est allié à un socialisme d’État d’un genre spécial, en vertu duquel ce dernier se croit obligé de satisfaire lui-même les besoins de ses sujets:

Le droit pour les hommes à la communauté des femmes ne s’appliquait jamais qu'aux femmes de leur propre tribu, et quand plus tard une union plus où moins temporaire vint fixer le droit de propriété d’un homme en particulier sur une femme, ce fut toujours dans la même tribu; cette union fut d’abord endogame, mais le mariage ne fut jamais, dans ce cas, qu’une concession momentanée, la femme, dans le fait, appartenant à la tribu et le mariage endogame étant par suite une sorte d’empiètement sur les droits de la communauté.

Le seul moyen de posséder une femme à soi, sans conteste, c'était d’aller l’enlever à une tribu voisine, de ramener sa ca ture et de la déclarer sienne par droit de conquête. Le ma exogame fut dès lors pour le mari entouré de titres incon= testables. [Il était la seule façon de posséder en propre une femme, une esclave, sur laquelle aucun homme n’ait la moindre prétention. Si on ne se la procurait pas par la force, au moins on l’avait achetée à ses parents, soit en argent soiten

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