LE MATRIARCAT PRÉCÈDE LE PATRIARCAT
et toute cette scène était si bien jouée qu’un étranger y eût été pris et eût songé peut-être à se mettre en état de défense contre une bande de chauffeurs. » De longs pourparlers s’engagent; les jeunes gens demandent à entrer ; les femmes re-
fusent :
« Ouvrez la porte, ouvrez, Marie, ma mignonne ; J'ons de beaux cadeaux à vous présenter.
Hélas! ma mie, laissez-nous entrer. »
À quoi les femmes répondent :
« Mon père est en chagrin, ma mére en grand'tristesse, Et moi je suis fille de trop grand merci Pour ouvrir ma porte à celte heure-ici. »
On retire « la cheville de bois qui fermait la porte à l’intérieur », et les garcons se précipitent sur le foyer de la cheminée pour y planter une broche à rôtir, signe de possession. « Mais ce ne fut pas sans combat, car les garçons cantonnés dans la maison se mirent en devoir de garder le foyer, etc... ; » naturellement la victoire reste au fiancé.
C’est du reste parce que la femme exogame propriété d’un
homme était une esclave, et qu’au contraire la femme endogame commune à tous était libre, que, par une survivance inconsciente, on méprise dans certains pays la femme légitime, esclave, bétail, propriété d’un maître, et qu’on estime au contraire la femme commune, la courtisane enfant libre de la tribu.
- Tant que les femmes furent communes et le mariage incertain, la filiation par la mère fut seule inattaquable : l'enfant manqua d’un soutien, que sa mère n’avait pas elle-même; enfant de la tribu il était élevé par elle et pour elle. Lorsque le mariage fut réglementé, que l’union du père et de Ia mère fut plus intime, la protection du père de famille assura la vie de l’enfant comme celle de la mère; le patriarcat succéda alors au »atriarcat.
Le matriarcat existait seul en effet chez les Lyciens : « Leurs « mœurs, dit Hérodote, sont en partie crétoises et en partie ca- « riennes. Ils ont pourtant une singulière coutume par laquelle « ils diffèrent de toute autrenation dansle monde. Ils prennent « le nom de leur mère et non celui de leur père. Si l’on de- « mande à un Liycien qui il est, il répond en donnant son nom, « celui de sa mère et ainsi de suite dans la ligne maternelle. « Bien plus, si une femme libre épouse un esclave, leurs en- « fants sont tenus pour être de bonne naissance ; mais si un « homme libre épouse une étrangère ou vit avec une concu- « bine, quand même il serait le plus haut personnage de « l’État, leurs enfants n’auraient aucun droit de cité. » Il en était de même chez les Locriens, chez les premiers habitants de l’Attique ; cette coutume se retrouve chez plusieurs peuples de l’Asie, de l’Afrique et de l'Amérique. M. Bachofen fait d’ailleurs remarquer judicieusement que le mot »atrimonium employé pour désigner le mariage implique le souvenir d’une filiation légitime par la mère seule. Le mot materfamilias précède, dit-il, celui de paterfamilias, terme purement Jjuridique, car si « pater est is tantum quem nuptie demonstrant, mater semper certa est etiamsi oulgo conceperit, » D’après Bachofen le patriarcat aurait été introduit dans l’Attique, où régnait le matriarcat, par les conquérants aryens, qui prennent précisément le nom d’Æupatrides. Mais il à fallu que bien des garanties établissent petit à petit le caractère légal de la paternité, pour que la filiation paternelle pût se faire sans conteste.
L'’axiome des juristes latins, /s pater est quem nuptiæ demonstrant, ne suffit pas à convaincre les hommes primitifs : plusieurs peuples, dans leur naturalisme naïf, ont cru devoir assurer la filiation paternelle par un symbole, qui rappelât le caractère indiscutable de la filiation maternelle, par la couvade. Chez certains Guaranis, et ailleurs encore, quand la mère vient d’accoucher, le père, afin de donner à sa paternité une apparence aussi indiscutable que celle de la maternité, se
LA COUVADE. — L’ADOPTION. 301
met au lit ou sur le hamac, geint, fait le malade, recoit des visites de condoléances et prend force toniques. C’était dans la même idée symbolique, que dans l’antiquité l’adoption d’un enfant se faisait également par le symbole du lit : le père adoptif chez les Romains et les Grecs.se mettait au lit et faisait semblant d’accoucher. En Circassie la mère adoptive offre le sein au fils adoptif. En Abyssinie le fils adoptif suce le doigt de son père adoptif. Il est certain que ceux qui suivent encore ces usages ne se font pas les raisonnements qui précèdent ; ils agissent ainsi @ parce que c’est l’usage »; comme partout, le symbole perd savaleur; la tradition, la routine, entretiennent les formes apparentes d’une coutume dont l’esprit a disparu depuis longtemps.
Dans beaucoup de pays, alors même que les femmes ont cessé depuis longtemps d’être communes et qu'un mariage légal a fixé le sort des enfants, plusieurs femmes peuvent être légitimement mariées avec le même homme : la polygynie a généralement sa raison d’être dans un excès numérique des femmes sur les hommes ; sous peine de rester dans le célibat, elles doivent en effet se partager le cœur d’un même mari. Dans beaucoup de tribus guerrières, cet excès de nombre tient à ce qu’un grand nombre d'hommes sont toujours à la guerre ; mais la polygynie peut reconnaître encore une autre cause, la longue durée de la lactation et l'habitude, d’ailleurs conforme à l'hygiène de l’enfant, où sont les femmes de vivre seules pendant toute cette période. Le mari prend dans ce cas plusieurs femmes, afin d’en garder toujours au moins une auprès de lui.
On comprend qu’un homme soit désireux d’avoir plusieurs femmes, lorsque, comme cela se passe, au dire de Seemann, aux îles Fidji, « les parents d’une femme regardent comme une insulte publique la naissance d’un nouvel enfant avant que trois ou quatre années se soient écoulées et considèrent comme de leur devoir de s’en venger d’une façon publique. » Enfin Ia variété est en toutes choses une condition souvent prisée : les Mormons disciples de Brigham Young sont convaincus que
c’est le moyen « de mieux bâtir le royaume de Dieu ». Ce qui est certain, c’est que la polygynie diminue le nombre des enfants naturels ; les enfants de toutes les femmes se trouvant presque assurés d’avoir un père légal, cela augmente leurs chances de survie, avantage social toujours considérable. En outre, dans les pays polygames les veuves sont généralement épousées par le frère de leur mari, fût-1l déjà marié; ce qui diminue les inconvénients sociaux du veuvage. En un mot, si la famille sous cette forme polygame ne jouit pas de cette intimité qui est son caractère dans les pays monogames, elle gagne en étendue et son influence sociale sur l’enfant est mieux assurée.
Mais un tel état de mariage ne présente aucune des conditions qui anoblissent la femme et qui relèvent l’homme ; les avantages psychiques du mariage n’existent pas dans l’union polygyne. Elle se rencontre dans les pays guerriers et despotiques ; elle suppose enfin une division très inégale de la fortune, seule condition qui puisse permettre à certains hommes ce luxe d’entretenir plusieurs femmes ainsi que leurs enfants. L’affaiblissement génital qui résulte souvent pour l’homme de ses devoirs conjugaux trop multipliés a généralement pour conséquence de donner naissance, dans les pays polygynes, à plus de filles que de garçons. La plupart des naturalistes s’accordent en effet, avec Buffon, pour penser que la proportion des enfants mâles est en rapport avec la vigueur des parents. |
Tout autre est la polyandrie : plusieurs hommes étant les époux légitimes d’une seule femme, la paternité est forcément incertaine. Elle a pris naissance, en beaucoup de pays, dans l’infériorité numérique des femmes par rapport aux hommes : au Tibet, au Cachemyr, dans l'Himalaya, chez certaines tribus de l’Inde et de Ceylan. Chez les Kalmouks les frères seulement possèdent une femme en commun. La polyandrie diminue forcément le nombre des naissances ; elle empêche l’accroissement de la population et, d’après Turner, une de ses causes, au Tibet, serait la nécessité de mettre obstacle à cet