‹ La vie des sociétésChapitre 18 sur 208 · POLYMORPHISME · texte numérisé non relu

POLYMORPHISME

par la fonction, chez les abeilles et chez les fourmis, aux mâles, aux femelles et aux ouvrières? Quel merveilleux spectacle que ces mâles et ces femelles munis d'ailes, de pattes, d’antennes et de faibles mandibules, êtres presque exclusivement faits pour l’amour et la reproduction; que cet essor nuptial pendant lequel, au haut des airs, laccouplement se fait mystérieusement ; que ce lendemain des noces, où les mâles, désormais inutiles, sont impitoyablement mis à mort par les femelles, dont la fourmilière attend le retour avec toute la sollicitude que mérite leur récente fécondation! c’est qu’elles représentent l’avenir de la cité, spes gregis! Pendant que se déroulent toutes ces scènes, que nos sociétés humaines nommeraient les drames de la passion, d’obscures ouvrières se livrent tout entières au labeur, pour lequel seul elles sont faites : plus logiquement construites que bien des humains, qui ont tous les appétits sans les moyens d’en satisfaire aucun, elles n’ont en effet point d’ailes pour voler, point d'organes pour le plaisir ou les devoirs de l’amour et de la maternité; des antennes robustes, des pattes, que nous nommerions calleuses, sont tout ce qui est nécessaire à ces travailleuses destinées à manier toute leur vie les matériaux des galeries de la fourmilière ; à côté de ces ouvrières, d’autres fourmis, chez les Pheidoles, présentent un développement colossal des mandibules, qui broïent la fourmi ennemie; leurs pattes sont plus habiles à la saisir, qu'à manier la motte de terre des souterrains ; ce sont les soldats. Le recensement dans ces républiques, d’ailleurs peu athéniennes, constate que la population est conforme aux besoins de la cité; rien de plus : chez les fourmis Colobopsis on a observé la proportion de 450 ouvrières, 60 soldats, 65 femelles et 45 mâles. Chez d’autres espèces, le Myrmecocystus americanus, une véritable sélection zootechnique a chez quelques ouvrières développé l’abdomen aux dépens des autres organes ; un suc visqueux s'échappe, à la moindre pression, des glandes engorgées qu’il contient, et ces nourrices de la cité sont à la disposition de la première fourmi qui vient, les titil-

lant de ses antennes, boire le suc qu’elles laissent échapper.

La division du travail amène un polymorphisme analogue chez les abeilles, où la reine, les mâles et les ouvrières, cirières ou mielleuses, présentent une organisation différente et en quelque sorte des costumes professionnels. ;

Ces modifications sont plus considérables encore chez les termites : les mâles, petits, aïlés ; les femelles, énormes sacs destinés à contenir des œufs ; les ouvrières aux pattes robustes ; enfin des soldats armés de mandibules et de pinces recourbées, forment ces immenses républiques, dont le voyageur soupçonne de loin l’existence, lorsqu'il voit apparaître les monticules de terre qui leur servent de villages. Leur hauteur égale en effet trois et quatre fois celle d’un homme, et leur résistance est assez grande pour en faire l’observatoire habituel des gazelles et des antilopes, lorsque ces animaux veulent sonder du regard l’horizon.

Nous admirons cette organisation dans les sociétés ani-

males ; mais elle serait loin d’exciter chez nous le même sentiment, si elle existait dans nos États européens. Il ne faut cependant pas oublier, que le corps social, dont nous sommes actuellement les éléments, a passé par cette phase dans les premières étapes de son évolution ; il ne faut pas méconnaître, que ces abeilles et ces fourmis se sont immobilisées dans une phase dépassée par presque tous les Européens, que certaines sociétés humaines n’ont pas encore atteinte, que quelques-unes n’atteindront peut-être jamais, dont d’autres sociétés humaines réalisent aujourd’hui le type. L'existence des castes correspond en effet à cette phase : l’abeille cirière ne diffère pas plus du mâle et de la reine que dans l’Inde le

Paria du Brahmane : la seule différence, et elle n’est pas à l’a-

vantage de l’homme, c’est peut-être que les castes, chez les abeilles, ne professent les unes pour les autres ni le mépris, ni la haine, qu’on constate dans les castes humaines du haut au bas et du bas au haut de l'échelle.

L'idée de caste règne eucore malhenreusement dans nos

Page 1