‹ La vie des sociétésChapitre 19 sur 208 · CASTES. LS · texte numérisé non relu

CASTES. LS

sociétés européennes ; elle n’a pas disparu complètement, mais c’est là un vieux reste des temps passés.

L’anatomie comparée montre, chez beaucoup d'animaux et chez l’homme comme chez les autres, l’existence d’organes rudimentaires, atrophiés, inutiles, qui n’ont plus leur raison d’être; on explique leur présence par la permanence accidentelle d’organes, qui existaient chez les ascendants, qui leur étaient utiles autant qu’ils le sont peu aux descendants, parce que le milieu était différent, et qui, ayant alors leur raison d’être, prenaient chez les premiers un développement et une constance, qu’ils ne présentent plus chez les seconds. Il en est de même de beaucoup de nos institutions dans notre corps social. Ce sont autant d’organes devenus rudimentaires, atrophiés, inutiles, démodés, qui n’ont plus leur raison d’être, et qui ne sont plus chers qu'aux amateurs du passé, parce qu'en effet ils rappellent le passé, aux besoins duquel ils répondaient, et n’existent plus qu’à titre de reliquat fortuit, d'héritage du corps social primitif, dont descend celui dont nous sommes aujourd’hui les éléments constituants.

La caste est un organe de ce genre. Mais si l’idée de caste est aujourd’hui mauvaise, parce qu’elle n’est plus en rapport avec le milieu où nous vivons, elle a été, dans son temps, utile aux hommes, comme elle l’est encore aux abeilles et aux fourmis. Elle leur a été utile, alors qu’il était nécessaire que se fit la division du travail et qu’elle s’accentuât par l’hérédité. Bon . chien chasse de race ! elle est encore utile aujourd’hui à certains peuples : les Bambaras, par exemple, ont deux grandes castes nobles, celle des forgerons et celle des ouvriers en cuir : ils ont parfaitement raison, et se montrent 1ci presque aussi Intellisgents que les abeilles, en honorant les professions qui manient les deux choses le plus utiles à la satisfaction de leurs besoins. Les Mandingues classent également les forgerons et les cordonniers dans les castes supérieures ; mais, aussi artistes qu'utilitaires, ils mettent sur le même rang les orateurs, les musiciens et les rapsodes. L'ancienne Egypte

mettait dans ses quatre grandes castes Les prêtres, les militaires, les agriculteurs et les commerçants ; la Grèce primitive classait de même à part les laboureurs, les artisans, les prétres et les guerriers.

Il n’est pas sans intérêt de remarquer dans quel ordre hiérarchique chaque peuple classe ces professions diverses, qui répondent toutes à un besoin plus où moins durable de l'humanité, mais qui y répondent avec une précision et une intensité variables selon l’état pacifique ou guerrier, utilitaire ou artistique de la civilisation : l'Égypte théocratique et monarchique mettait les prêtres et les guerriers au premier rang ; la Grèce, plus civile, plus laïque, comme nous dirions aujourd’hui, donnait la première place aux laboureurs et aux artisans ! les castes du Japon jusqu’à sa récente révolution et celles de l’Inde sont basées, comme celles de la féodalité, sur un sentiment tout aristocratique, où l’utilitaire ne vient qu’au second plan : le Japon classait en tête de sa hiérarchie les princes et nobles de premier rang, puis les nobles de second rang, les prêtres, les petits nobles (samourais) ; venaient ensuite les médecins, les grands négociants, les petits marchands ou artisans, les paysans ; enfin les parias et, tout à fait dans les bas-fonds sociaux, les autochtones, les gens du pays dépossédés, les Aïnos. L'Inde met les Brahmanes au premier rang, les Kchatrias ou guerriers au second, conformément au vieux précepte cedant arma togæ; enfin viennent les Vaicyas et les Soudras, véritables ouvrières de la fourmilière humaine.

Il semble même que, dans les légendes indoues sur la formation et l’origine des castes, la comparaison anthropomorphique du corps social avec le corps d’un homme se soit imposée à l’esprit du peuple, comme aujourd’hui à celui des sociologistes, car elles assurent que les Brahmanes sont sortis de la tête de Brahma; à eux donc le sacerdoce, la pensée! les Kchatrias sont sortis de ses épaules; c’est pour cela qu'ils soutiennent l’état et qu’ils portent les armes pour la

Page 1