‹ La vie des sociétésChapitre 185 sur 208 · SURMENAGE CÉRÉBRAL · texte numérisé non relu

SURMENAGE CÉRÉBRAL

d’abord à leur bouche à balbutier des sottises dont nous nous moquons nous-mêmes ; de leur faire croire ces sottises, dès qu’ils peuvent commencer à croire ; de prendre tous les soins possibles pour rendre une nation idiote, pusillanime et barbare. »

Nous demandons en outre au cerveau des enfants d’emmagasiner le bagage qu’il ne peut contenir ; nous lui demandons un exercice que son organisation ne comporte pas encore: Nous agissons avec le cerveau comme nous nous gardons bien de le faire avec nos jeunes chevaux : nous ne les montons pas trop tôt, et nous ne chargeons pas leur colonne vertébrale avant qu’elle ait atteint une solidité et une résistance suffsantes, parce que nous savons que cela amènerait cette déformation que les gens du métier nomment enselure.

Cette déformation du cerveau est d'autant plus importante qu’elle est plus profonde, qu’elle porte sur les cellules grises de la substance corticale. |

Dans l’état encore insuffisant de nos connaissances anatomiques, nous ne pouvons exprimer ce résultat réel et sans aucun doute anatomique, qui succède au surmenage et à la prématuration, qu'en disant que ce système d’éducation fausse l'esprit. C’est là une image, mais elle représente, 1l n’en faut pas douter, une altération anatomique parfaitement réelle.

Je n’ai pas besoin d’insister pour démontrer que le résultat de toute éducation est anatomique : la culture de l'esprit a pour résultat de grossir la masse cérébrale, comme la gymnastique musculaire grossit les muscles. Les recherches de Parchappe et surtout de Broca ont en effet montré que le crâne des gens qui ont reçu une certaine instruction est plus volumineux que celui des individus complètement illettrés. La différence est en moyenne de 16*",06.

La conséquence anatomique d’une éducation mal comprise peut d’ailleurs être irréparable. Un nombre considérable d’écoliers et non des moins bons, notamment parmi ceux qui ont abordé avant d’être formés les programmes si lourds des écoles

du gouvernement, restent fourbus pour leur vie entière! Brillants vainqueurs du turf scolaire, 1ls semblent devenus incapables de s’atteler méthodiquement à un travail original. « Leur cerveau menace d’éclater, sous la pression de toutes les connaissances qu’on y à versées, comme avec un entonnoir. ». (Frary.) Suivant un ancien directeur de l’École polytechnique, les maladies dues à l’excès de travail empêchent parfois les élèves de passer leurs examens. Selon M. Ern. Martin, ancien médecin de cette École, beaucoup de ces laborieux jeunes gens mourraient de 25 à 35 ans, particuhièrement de phtisie contractée lors de la préparation des concours d'admission. M. Beard (des États-Unis), M. Charcot, M. Henrot ont insisté sur la fréquence de l'épuisement nerveux, du ramollissement cérébral précoce et de la phtisie chez nos plus brillants élèves des écoles. Un grand nombre, malgré leurs succès, sont souvent dans leur vie loin de se montrer supérieurs à leurs anciens condisciples. L’aliénation mentale est beaucoup plus fréquente chez les anciens élèves de l’École polytechnique que sur tout autre groupe d'hommes comparable.

Quant aux plus favorisés, ce qu'ils emportent surtout du collège, c’est un dégoût profond pour les matières qu’on leur a enseignées, défaut qui souvent à été substitué par les mauvais procédés d'éducation à de réelles aptitudes naturelles. Tous les chiens aiment la chasse ; mais un dresseur maladroit les en dégoûte parfois pour toujours. Tous les enfants endossent en outre, avec l’uniforme pseudo-militaire du lycéen, une umformité d'esprit qui fait rapidement disparaître l’origina- Eté, la saveur personnelle de chacun. Entre eux et la nature a été interposée, pour longtemps, la banalité classique, que quelques privilégiés auront seuls plus tard le courage et la chance de briser, naïvement surpris de pouvoir enfin, pour la première fois, après la vingtième année, embrasser la nature à nu et dans sa palpitante réalité : ceux qui, en sortant du collège, ne se font pas eux-mêmes leur éducation sont perdus.

Page 1