LA VÉNÉRATION DU PASSÉ. 38 L
Frary, dans ce petit chef-d'œuvre qui à nom la Question du latin, a décrit en maître universitaire, qui n’a pas oublié les sensations douloureusement éprouvées par l’élève, quelles conséquences désastreuses pour le pays tout entier entraîne cette fabrication de bacheliers par le latin et le grec, et il a confirmé ce reproche déjà adressé par Michel Chevalier à « ces hommes dits bien élevés, qui, en France, ont très peu vu. Ils savent Rome et la Grèce, ils ignorent l’Europe actuelle et, à plus forte raison, le monde actuel. Ils sont étrangers aux faits présents et positifs de la France elle-même. »
Est-il rien de plus absurde que cette attitude continuelle où l’on tient les écoliers, la tête tournée en arrière et les yeux fixés sur un passé qui s'éloigne de plus en plus ? comment voulezvous qu’ils ne tombent pas ou ne soient pas étourdis, lorsque, pour la première fois, ils regarderont devant eux et autour d’eux, au moment où le tourbillon dela vie les saisit à la porte du collège? « Parmi les différentssujets, dit Buckle, qui ont servi à l'imagination pour fausser la vérité, aucun n’a fait autant de mal que le respect exagéré pour les temps passés. Cette révérence de l’antiquité est antipathique à toutes les maximes de la raison et n’est absolument qu’un sentiment poétique, auquel on se laisse aller en faveur de ce qui est lointain et inconnu. Il est naturel qu’à des époques où l'intelligence était, comparativement parlant, inerte, ce sentiment ait été plus fort qu'aujourd'hui et il est probable qu’il continuera à devenir de plus en plus faible, et que le terrain qu'il perdra sera gagné par le sentiment du progrès ; de sorte que la vénération du passé sera remplacée par l'espérance en l’avenir. » Nous ne faisons rien en France pour affranchir l’éducation et même nos lois des souvenirs du passé; ainsi que le dit Frary, « nous avons aboli l'esclavage, changé une ou deux fois de constitution. Nous avons remplacé l’adoration servile des empereurs par le culte de la liberté. Nous honorons le travail, que les anciens tenaient pour méprisable. Nous différons d’eax par notre état économique plus encore que par
notre état politique et nos idées morales et nous sommes toujours les écoliers de Gaïus et d’Alpien! »
Encore, si on tenait compte des dispositions et des aptitudes diverses, si l’éducation avait pour but de failler pour un but déterminé les aptitudes de chacun! mais 1l n’en est rien. Tous les esprits sont condamnés à la même alimentation, quel que soit leur appétit spécial. Les familles sont généralement les premières à méconnaître ces aptitudes. Un jeune homme a-t-il une aptitude marquée pour les lettres et les choses de l’imagination? Sa famille verra les lacunes que présente son esprit peu disposé aux mathématiques et, afin de les combler, elle le bourrera de mathématiques. Les lacunes ne seront pas comblées, mais les dispositions saillantes qu’il avait et qu’on aurait pu augmenter par la culture s’abaisseront, s’atrophieront. On oublie qu'il faut être maçon quand on a de l’aptitude pour le métier de maçon!
Cette discipline automatique, qui condamne l’enfant, comme le dit Frary, « à faire l’exercice avec son cerveau, » ne laisse aucune liberté, aucune indépendance ; l’esprit ne s’habitue pas au sentiment de la responsabilité individuelle et le jeune homme entre dans la vie, dressé à l’obéissance, habitué d’avance à quémander la tutelle de ce nouveau pion qui a nom l'État, tout disposé d’ailleurs à fronder, à taquiner à son tour ce successeur du maître d’études, mais nullement armé pour la lutte, ni dirigé vers les aspirations généreuses qu’on serait en droit d’attendre d’une nature vigoureuse et encore vierge du collier.
Ce sont pourtant là des qualités plus précieuses que celle que confère l’étude du latin et du grec. Ce serait l’enseigne ment vraiment professionnel, que celui qui chercherait à préparer des hommes pour la fonction que nous exerçons tous, celle de citoyen. « L’éducation, disait d’Holbach, est l’art de modifier, de façonner et d’instruire les enfants de manière à devenir des hommes utiles et agréables à leur famille, à leur patrie et capables de se procurer du boheur à eux-mêmes. »