UTILITÉ DE REHAUSSER LE TRAVAIL MANUEL. FL
Il existe en effet, même encore aujourd’hui, des gens qui pensent que « si aucuns desdits nobles où ännoblis usent d'arts méchaniques, et contreviennent à l’estat de noblesse par pauvreté, ils seront privez de la franchise de leur noblesse pour le temps qu’ils auront méchanizé; mais, en quittant ledit estat méchanique, ils pourront rentrer en leur pristine noblesse. » (Nouveau Coutumier général.) Il faut reconnaître au moins que ces gens-là sont une minorité ; ce n’est pas en vain que d’Alembert a plaidé si noblement dans l’Æncyclopédie la cause des arts mécaniques ; ce n’est pas en vain que la Convention, par l’organe de Grégoire, son rapporteur, à déclaré : « Il est temps que les arts utiles soient honorés et que, comme tous les autres arts, ils deviennent dans un musée un sujet d’études et la cause d'améliorations dont tous doivent profiter ; dans un pays libre tous les arts sont libéraux! » — « Il est beau, » disait Grégoire à propos de la création par la Convention du Conservatoire des arts et métiers, € au milieu des tourmentes révolutionnaires, d'ouvrir des asiles à l’industrie et d’assembler tous les éléments dont se compose la félicité nationale. Cette marche est vraiment digne du législateur ; car entre les peuples comme parmi les individus, le plus industrieux sera toujours le plus libre. »
Cet enseignement conviendrait à tous les Jeunes citoyens, quelle que soit la profession à laquelle ils se destinent. « Je pense, disait Diderot, qu’on devrait donner dans les écoles une idée de toutes les connaissances nécessaires à un citoyen, depuis la législation jusqu'aux arts mécaniques qui ont tant contribué aux avantages et aux agréments de la société; et dans ces arts mécaniques je comprendrais les professions de la dernière classe des citoyens. Le spectacle de l’industrie humaine est, en lui-même, grand et satisfaisant : il est bon de connaître les différents rapports par lesquels chacun contribue aux avantages de la société ; ces connaissances ont un attrait naturel pour les enfants, dont la curiosité est la première qualité. D'ailleurs il y a dans les arts mécaniques les plus com-
muns un raisonnement si juste, si compliqué et cependant si lumineux, qu’on ne peut assez admirer la profondeur de la raison et du génie de l’homme lorsque tant de sciences plus élevées ne servent qu’à nous démontrer l’absurdité de l’esprit humain. »
On fait d’ailleurs un étrange abus de l'instruction de luxe. Combien d’écoliers sont appelés à faire du commerce, des affaires, à vivre même de la simple bureaucratie ? combien feront de l’agriculture, qui se trouveraient fort heureux d’avoir appris la géographie, les sciences naturelles, l’économie politique et de ne pas avoir séché sur les racines grecques ou sur le De oiris illustribus ! Mais il semble chez nous que l’enseignement soit d'autant plus noble qu'il est plus mutirle, et un enfant, à qui ses parents feraient donner des leçons de sanscrit ou d’hébreu pour en faire un employé de ministère, regarderait avec dédain celui qui apprendrait simplement l’anglais ou l’allemand. L'installation de bons musées cantonaux vaudrait mieux que tous les manuels du monde, car chaque profession y trouverait les éléments scientifiques qui lui conviennent. Ainsi l'esprit d’empirisme et de crédulité disparaîtrait petit à petit. Combien de déclassés de moins! combien de bons et habiles artisans de plus, si le travail manuel, guidé par une saine et méthodique instruction, enlevait à l’abrutissement et à ce qu’on ajustement nommé la misère en habit noir tous les fruits secs de l’éducation dite libérale! Plus d’un qui végète dans les bas-fonds de ce qu’il croit être de la bourgeoisie, parce qu'il croit devoir en accepter toutes les obligations convenues, eût été un ouvrier habile, heureux, aisé, utile à son pays. Mais en France, le rêve de tout artisan, dont le fils est quelque peu instruit, est d’en faire une manière de bourgeois, comme si l'instruction était incompatible avec la scie ou le rabot. Les enfants eux-mêmes héritent de ce funeste prejugé : il y a quelques années on fit faire, au même moment, la même lettre par les enfants des écoles primaires de Paris et de celles de New-York. L'enfant devait écrire à un parent supposé quelle