‹ La vie des sociétésChapitre 20 sur 208 · ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

ESCLAVAGE

défense de la patrie ; enfin les Soudras doivent faire les travaux pénibles, parce qu’ils sont sortis des pieds de Brahma.

L'organisation par castes a toujours donné une grande supériorité, au point de vue de la division du travail, à la nation chez laquelle elles ont existé; c’est grâce à une caste de prêtres défendue dans ses loisirs par une caste de guerriers, que les sciences purent faire leurs premiers pas. Mais il en serait aujourd’hui chez nous bien différemment ! les sociétés à castes ne progressent plus, car, comme le dit Bagehot, « dans la mosaïque de ces sociétés si singulièrement composées, chaque couleur a une nuance invariable et indélébile. »

L’esclavage, qui est lui-même une des formes de l’esprit de caste, se retrouve dans les sociétés animales, comme à une certaine phase des sociétés humaines. Il ne faut pas oublier d’ailleurs, que l’esclavage est précisément un organe du corps social, qui aujourd’hui, lorsqu'on l’y observe encore, constitue une anomalie, même une véritable monstruosité, mais qui à une phase antérieure, fut, à l’inverse de ce qu’il est aujourd’hui, un véritable progrès, cause, à son tour, de progrès nouveaux pour la société qui adoptait ce nouveau mode de division et d'organisation du travail.

Ce nom seul de l’esclave, servus (de servare, conserver), nous rappelle que le premier esclave fut un prisonnier de guerre, qu’on conserva pour profiter de son travail musculaire au lieu de le manger ; au lieu de détruire le capital en un repas, il était en effet plus économique de toucher la rente journalière pendant plusieurs années.

Si monstrueuse que la chose puisse nous paraître aujourd’hui, 1l est certain que la possession d’esclaves a réalisé pour les sociétés une grande source de progrès : où eût-on trouvé, sans les esclaves, la force motrice considérable qu'ont nécessitée les constructions colossales dont les débris subsistent encore? L’esclave force motrice a du reste persisté jusque sur la dernière Galère du Roy. Il est même digne de remarque, que l'esclavage à pris et conservé son plus

grand développement chez les populations les moins inventives, les plus paresseuses, et qui avaient précisément le plus besoin de cette force motrice aussi facile à se procurer qu’à entretenir et à remplacer : en Afrique, les quatre cinquièmes de la population vivent dans l’esclavage ; à Madagascar, l’esclavage comprend les trois quarts des habitants : Hovas, Malgaches et noirs forment d’ailleurs trois castes superposées dans la hiérarchie des esclaves. Il y a mieux : Jamais Athènes et Sparte n’auraient pu parvenir au degré de culture intellectuelle, dont nous-mêmes nous récoltons aujourd’hui les fruits, si une grande partie de la population n’eût vécu dans l’esclavage et n’eût ainsi déchargé une aristocratie surtout intellectuelle des soucis et du labeur quotidien. Ainsi comprise, il est certain que l’habitude d’avoir des esclaves, qui nous semble aujourd’hui, et à bon droit, mon-

strueuse et contraire aux intérêts de nos sociétés, à cependant

été un progrès à une certaine étape de la civilisation ; certaines sociétés, comme celle des Néo-Calédoniens, n’en sont pas encore là. Mais les désavantages de cette institution sont trop nombreux, pour qu'il ne soit pas de l'intérêt des sociétés de franchir cette étape le plus rapidement, L’esclavage en lui-même n’est d’ailleurs guère plus avantageux pour le maître que pour l’esclave. Tout le monde sait que certaines fourmis ont l'habitude de réduire d’autres fourmis en esclavage et de leur faire exécuter les travaux dont elles ont besoin. Ces fourmis esclavagistes sont un exemple de la déchéance, que cette habitude implique pour le maître même : lorsqu'on dépose plusieurs de ces animaux dans une boîte suffisamment garnie de nourriture, mais seuls et sans leurs esclaves habituels, ils meurent de faim, incapables qu'ils sont de prendre la nourriture mise à leur portée, parce que leurs esclaves ont l'habitude de la leur ingurgiter par un mécanisme analogue au gavage des volailles. L’humanité nous fournit de même plus d’un exemple de l’incapacité dans laquelle tombent ceux qui, véritables parasites,

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