‹ La vie des sociétésChapitre 21 sur 208 · ASSOCIATION CHEZ LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

ASSOCIATION CHEZ LES ANIMAUX

vivent dans la paresse et dans l’oisiveté, nonchalamment appuyés sur le travail d'autrui. L’esclavage n’est guère meilleur pour l’esclave lui-même, chez qui il supprime toute latte pour l’existence, toute ere toute responsabilité. C’est ainsi que Tes nègres esclaves ont le cerveau moins développé que les nègres libres.

C’est encore chez les animaux inférieurs à l’homme, qu’il convient d'étudier les diverses autres combinaisons du milieu social, les divers modes d’association que les êtres vivants peuvent avoir intérêt à contracter les uns avec les autres : car tous ces modes se retrouvent dans les sociétés humaines, et le milieu social exerce son pouvoir également sur les hommes et sur les animaux; certains détails seuls différent. Restons donc encore un instant en présence des sociétés animales, car, comme le dit Montaigne, « c’est par vanité que l’homme se tire soy-même et sépare de la presse des autres créatures, eb qu’il taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons. » Aussi bien les relations que nous allons étudier, pour être nouées entre animaux d’espèce différente, parfois entre certains animaux et l’homme, n’en sont pas moins les mêmes que celles qui existent d'homme à homme : dans tous les cas il s’agit d’une association plus ou moins équitable, plus ou moins onéreuse à l’un ou à l’autre des associés, mais d’une association véritable.

Les rapports des êtres entre eux peuvent se borner au simple commensalisme. Le fait de manger à la même table (mensa, table) est une association dite unilatérale; elle oblige généralement, je ne parle pas ici des relations mondaines, l'invité plus que le véritable amphitryon, qui est toujours, comme le dit Sosie, « l’amphitryon où l'on dine. » L’hirondelle, le grillon du foyer sont de discrets commensaux de Done Mais le mot table, #ensa, est souvent pour l’homme lui-même un peu trop métaphorique. Une simple association en vue de rendre la chasse plus fructueuse est déjà une forme du commensalisme : c’est ainsi que certaine

chouette suit un rongeur et que le pilote suit le requin : c’est ainsi que dans la Rome antique la foule, la gexs des clients, se pressait derrière le riche et le puissant. À aucune époque, table bien servie chez les grands n’a été trop basse pour la colonne vertébrale de certains hommes! À quelque niveau de l'échelle des êtres que se place le philosophe, il voit l'intérêt dicter au faible un attachement plein de tendresse pour le fort : depuis la plante volubile qui enroule ses spirales élégantes autour du chêne robuste, jusqu'au Aemora qui se fait véhiculer sur le dos d’un gros poisson à la façon des gamins derrière les voitures, jusqu'au bernard-l’ermite qui, après avoir spolié le mollusque de sa coquille, s’y installe et déclare que « la maison est à lui ». Est-il bien certain, que l’humauité soit exempte d'individus comparables à la donzelle, qui se tient toujours à portée de l’anus du poisson fierasfer et s’empresse de le débarrasser de tout ce qui pourrait gêner son puissant compagnon, ne demandant pour récompense que les parcelles alimentaires demeurées rebelles à la digestion, qui ont pu traverser l’intestin du poisson? Certains hommes ne jouent-ils pas un rôle analogue à celui de ce petit Siluroïde, qui fait l’empressé et l’importun jusque dans la bouche d’un poisson, pour lui rendre mille petits services dont le principal

est de manger les reliefs de ses repas ; ou bien à celui de

l’effronté pluvier, qui vole jusque dans la gueule béante du

crocodile, pour remplir dans sa vaste mâchoire l'office de cure-dent? Qui nous dit que ces commensaux et autres chambellans ne se regardent pas comme très honorés par ces petits services, dont l’humilité est compensée, à leurs yeux, par la hauteur des personnages auxquels ils sont rendus!

L’indiscrétion du commensal ne s’arrête pas là : elle le transforme facilement en parasite. Sans parler iei de Ia puce, du pou, du ténia ou de la trichine, nous devons nous arrêter un instant sur cette armée de parasites, que le microscope découvre avec peine, mais dont Pasteur nous montre la puis-

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sance redoutable, et qui semblent jouer dans l’évolution bio-

logique de la matière un rôle considérable. Si quelques-uns vivent à titre de parasites dans le sang de l’homme ou dans celui de nos animaux domestiques, comme les ferments dans les liquides qu’ils transforment, d’autres plus nombreux encore s’attaquent à toute matière organique vivante où non vivante; tous, ouvriers invisibles, sont les facteurs inconscients des transformations organiques et les agents du circulus incessant de la matière engagée successivement et toujours momentanément dans des combinaisons minérales, végétales où animales. |

Le mode d'association, cette combinaison sociale que nous nommons parasitisme, n’est souvent qu'un expédient pris par certains êtres, pour s’accommoder aux changements survenus dans le milieu extérieur. Les vers, qui vivent aujourd’hui en parasites dans l’intestin des mammifères, où 1ls trouvent le vivre, le couvert et une température agréable, n’ont pas toujours été des parasites, car leurs ancêtres existaient à une époque où l’évolution des formes vivantes n’était pas encore parvenue jusqu'aux mammifères. [ls étaient libres alors, et d’ailleurs la température de l’atmosphère ou des eaux était, à ces époques reculées, assez élevée pour les satisfaire; ce n’est que plus tard, lorsque les conditions du milieu changè-

rent, lorsqu’en particulier le milieu extérieur cessa d’être assez

chaud pour eux et que, en même temps, un intestin de mammifère leur offrit de nouvelles conditions d’adaptation capables de remplacer celles qu’ils avaient perdues, que ces vers changèrent leur combinaison sociale et, d'animaux libres qu'ils étaient, devinrent des parasites. Il est de même des races où des populations humaines, qui n’ont échappé à la mort et à la disparition complète, qu'en consentant, au moment opportun, à perdre leur indépendance ou leur autonomie, pour entrer, avec d’autres races ou avec d’autres populations, dans des combinaisons sociales inférieures.

Ce n’est pas toujours à un moment donné de la vie de l’es-

pèce, c’est-à-dire à un point donné de la chaîne formée dans le temps par la série des individus issus les uns des autres, que se fait cette métamorphose de l’indépendance en parasitisme : c’est parfois à un certain moment de la vie de l’individu, à un certain âge, que s’opère cette transformation du milieu social. L’ichneumon prend naissance en parasite dans le corps d’une chenille; sa mère a déposé l’œuf, d’où il est sorti, au fond de la plaie faite par elle-même et dans cette intention dans le corps de la chenille; son enfance a été employée à manger le corps de la nourrice, à qui sa mère avait imposé cette redoutable adoption : une fois adulte 1l s'envole, oubliant son ancien métier de parasite ; il ne s’en souviendra plus que le jour où, voulant à son tour assurer l’avenir des petits ichneamons ses enfants, il ira déposer ses œufs dans le corps d’une autre chenille, où ses fils exerceront à leur tour le métier de parasites comme leur père faisait luimême à leur âge. Les mammifères eux-mêmes ne vivent-ils pas en parasite de leur mère pendant toute la période embryonnaire? certains jeunes gens vivent même plus tard encore en parasites de leurs parents.

Si l’ichneumon est un parvenu qui à conquis so n indépendance, d’autres êtres sont des déclassés : d'abord libres, ils sont forcés de devenir parasites sur leurs vieux jours. Les /ernées, les cirripèdes sont des crustacés, c’est-à-dire des animaux assez élevés ; bien armés, libres, Indépendants, ils parcourent la région qu'ils habitent en tyrans redoutables et redoutés ; mais, vers le milieu de leur vie, lassés sans doute de peiner, combattre et travailler pour vivre, 1ls prennent leur retraite sur les branchies d’un poisson ou sur un crabe. Sous l'influence de l’inaction leurs organes s’atrophient, le brillant crustacé d’antan disparaît pour faire place à un animal gélatineux, que le naturaliste prendrait pour un mollusque, s’il n’avait assisté à sa déchéance. L’humanité n’a décidément pas le privilège des déclassés ni des paresseux !

Comme si le monde animal devait nous montrer la carica-

À PARASITISME. ei

ture de l’humanité, certains animaux nous montrent le parasitisme des mâles seuls, vivant, sans rien faire, du travail de leurs femelles ; celles-ci, complaisantes, présentent sur le dos une gouttière, un canal où se loge le prince-époux ; de là leur nom de éAécosomes (Giro, canal, côux, corps).

Le parasitisme est, après tout, une forme naturelle du milieu social, puisque la nature nous le montre à tous les degrés de l'échelle biologique : il n’est pas de parasite qui n’ait luimême ses parasites, lesquels font eux-mêmes des envieux jaloux de vivre à leurs dépens.

Il ne faut pas d’ailleurs, dans les relations humaines, prendre pour du parasitisme ce qui n’est qu'une adaptation cachée à d’autres fonctions que les nôtres, ce qui n’est qu'une exemption de certaines corvées, en vue d’un autre rendement ; il faut bien que le parasite ait sa raison d’être, puisqu'il est! Sans ces microbes, sans ces parasites microscopiques dont je parlais tout à l’heure, que deviendraient la faune et la flore? Qu’arriverait-il, si, n’étant plus débarrassés, grâce à leur petitesse et à leur vie parasitaire, des mille soucis qui occupent l’existence d'êtres plus nobles en apparence, ils ne pouvaient plus se consacrer tout entiers à ces fermentations, à ces putréfactions, qui constituent la lente, mais continuelle élaboration de la matière dans ce que les poètes appelleraient le grand alambic de la nature? L’Abyssin aime son ténia et il le garde, parce qu’il sent que l’irritation du parasite sur son intestin stimule son appétit et hâte sa digestion ; c’est de même que l’œstre du cheval sollicite dans son estomac la sécrétion des sucs digestifs ! A bien prendre, le ténia de l’Abyssin et l’œstre du cheval sont done des locataires utiles à leur propriétaire!

N'est-ce pas par suite d’un malentendu analogue que l’homme, qui, depuis vingt ans, tourne la même roue ou fait mouvoir le même marteau de ses muscles vigoureux, se prend, aux heures de lassitude, à regarder comme autant de parasites le peintre, l’artiste ou le savant? ne voyant pas leur cerveau

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