MUTUALITÉ. — SOLIDARITÉ
Le petit crabe qui habite la coquille de la moule, à côté de l’inoffensif propriétaire, paye son logement en mettant ses armes au service de la moule, laquelle devient ainsi, par son association avec son petit défenseur, un animal armé. Elle mange en outre les débris échappés de ses pinces, si bien que c’est l’amphitryon qui devient ici le parasite! Inversement, un certain crabe héberge volontiers sur son dos un rameau de polypiers : il s’avance alors, sans exciter la méfiance, car ses ennemis croient voir se mouvoir au fond de la mer un arbre rameux de polypiers, comme nous voyons s’avancer sur nos boulevards les grands arbres, qu’on transplante. C’est le même stratasème qu'emploie le Buschmann lorsque, pour s’approcher le plus possible des antilopes, auxquelles il va lancer la sagaie, il se cache derrière une branche d’arbre feuillue, qu’il à coupée et qui lui sert de bouclier contre le regard du gibier craintif.
Les naturalistes ne sont pas moins aisément trompés que l’antilope, par cette association de deux êtres différents et semblant n’en faire qu’un seul: une éponge du Japon, le hyalonema, s’est fixée autour d’un polype, le polytea fatua, d’une manière si intime, que les naturalistes ont cru longtemps n’avoir devant eux qu’un être unique. Ce n’est que récemment que Schwendener a découvert de même, que les lichens étaient en réalité le résultat d’une association entre une algue et un champignon, qu’elle nourrit. Cette unification intime de la vie de deux individus a été nommée symbiose. Les naturalistes commettaient une erreur du même genre, que s1 on attribuait à un seul littérateur les romans d’Erckmann- Chatrian!
Un autre exemple de symbiose montre combien l'erreur est fréquente : on avait depuis longtemps observé dans le corps transparent d’un grand nombre de rkïzopodes, d'infusoires, des granulations jaunes ou vertes, identiques à la chlorophylle des végétaux ; on avait même construit tout un thème sur la présence chez un animal d’une substance ver-
dissant à la lumière : on donnait cet exemple comme un trait d’union entre les animaux et les végétaux. Or, Brandt a pu isoler ces globules de prétendue chlorophylle animale, et il à constaté que ces corps, qu’on voyait par transparence dans l’intérieur de l’infusoire, étaient des végétaux, des algues (200chlorella et zooxanthella); il a pu les faire vivre seules dans un liquide exposé à la lumière. Ces algues sont en réalité, non des parasites de l’infusoire, mais bien ses associés ; c’est un nouvel exemple de symbiose. Elles nourrissent de leurs produits d’exhalation, matière organique, eau et acide carbonique, leur hôte, qui, sans elles, mourrait de faim et qui peut, grâce à elles, vivre dans l’eau filtrée. Ce sont quelque chose comme des végétaux domestiques!
Ce sont là en quelque sorte autant de schémas du milieu social, qui nous serviront à mieux comprendre le milieu social dont l’homme est le centre. Tous ces exemples nous montrent que l’intimité fonctionnelle réunit tous les êtres : suivant l’expression de Darwin, chaque animal, chaque végétal remplissent une fonction dans l’économie naturelle du pays où ils vivent. L'homme, plus que tout autre, a besoin de cette solidarité avec les autres hommes : chacun de nous à sa fonction à remplir dans le corps social dont il fait partie ; le progrès social n’a pas de meilleure garantie!