‹ La vie des sociétésChapitre 24 sur 208 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le milieu social est régi par la sociabilité, comme le milieu chimique par l’affinité. — Horreur de la solitude. — La nostalgie. — La sociabilité varie d'intensité chez les animaux. — La sociabilité chez les animaux est la condition de leur domestication.

Il n’est aucune des situations où l’homme puisse se trouver par rapport aux autres hommes, qui ne soit réductible à l’une des combinaisons sociales que je viens de passer en revue chez les êtres vivants; pour mieux dire, le 7#tualisme les englobe toutes. 3

Comme le chimiste explique toutes les combinaisons des corps par la mise en jeu d’une force à laquelle 1l donne le nom (d’affinité, on peut de même expliquer cette tendance des êtres vivants, l’homme compris, à entrer dans une série évolutive de combinaisons sociales de plus en plus avancées, par une affinité spéciale, qui prend ici le nom de sociabilité. C’est elle qui pousse la monère à aller au-devant de monères semblables à elle, comme elle pousse l’homme à rechercher la compagnie des autres hommes et, à leur défaut, celle d’autres êtres vivants, plus ou moins éloignés de lui.

C’est parce que ce besoin de sociabilité veut, à tout prix, être satisfait, que la solitude absolue est si pernicieuse pour les individus soumis volontairement ou non à ce régime absolument contre nature. Il me suffit de mentionner la prison cellulaire, d’où le condamné sort fou ou idiot, à moins que la phtisie ne vienne abréger la durée de la détention, comme cela

est fréquent. — Après les prisonniers je citerai les religieux, dont la discipline exige la vie solitaire ; ceux-là d’ailleurs marchent d’autant plus vite à l’aliénation mentale, que ce sont le plus souvent ses premiers symptômes qui les ont conduits dans ces 2x pace religieux.

C’est le même sentiment de sociabilité qui, faute de mieux, s’assouvit sur un seul être, souvent infime : tout le monde a vu, dans les ménageries, ces fauves épris d’amitié pour un petit chien, que dans toute autre circonstance ils eussent dévoré, et dont cependant la société leur est devenue indispensable à ce point, qu'ils meurent de chagrin, si on leur enlève leur unique compagnon! Pellisson, pris dans sa prison d’attachement pour une araignée, obéissait au même sentiment. Mais, dans les conditions normales de la vie libre, la sociabilité est moins exclusive : son cercle s'étend d’ailleurs avec l'intelligence même de l’individu. Tel homme se sent attaché d’une manière impérieuse à sa famille ; tel autre à son village ; d’autres à leur patrie; d’autres à l’humanité ; quelques autres embrassent dans leur sociabilité le Cosmos tout entier, progression qui semble se faire de telle sorte, que plus le sentiment d’attachement s’étend en largeur, plus il perd en profondeur et en ténacité : plus d’hommes sont morts de la nostaloie de la famille que de celle du clocher; plus de celle du village que de celle de la patrie !

La nostalgie, véritable maladie sociale, s’observe chez beaucoup d'animaux sauvages arrivés à l’âge adulte, s’ils ont été pris jeunes ou sur ceux qui ont perdu tard leur liberté : témoin les loups et les renards ; les nègres, les Peaux- Rouges, les Polynésiens, les Lapons et les Islandais, quelqüe peu riant que soit leur pays natal, ne peuvent en supporter l'éloignement : 1ls souffrent Jusqu'à mourir du besoin de revoir leurs semblables. Les hommes sans culture intellectuelle sont plus sujets à la nostalgie que ceux dont le cerveau est plus cultivé; ces derniers emportent avec eux tout un monde

LA SERVITUDE VOLONTAIRE. Ed

sous leur crâne, tandis que les premiers n’emportent rien. Je ne m'étonne pas, dit je ne sais plus quelle épigramme, qu'un tel s'ennuie partout : c’est qu’il s’emporte partout avec lui! Les mobilisés de la Bretagne ont, pendant la guerre, présenté de nombreux cas de nostalgie; les montagnards y sont également sujets; à Turin, la brigade de Savoie en présentait de nombreux cas.

La misanthropie n’est donc pas naturelle à l’homme, pas plus que le sentiment analogue n’est naturel aux autres animaux : ces derniers n’ont même pas peur de l’homme, dans les rares pays où ils n’ont pas encore appris à leurs dépens à se méfier de son intelligence : lorsque Darwin, dans son voyage à bord du Beagle, visita les îles Galapagos, encore peu fréquentées par l’homme, il fut frappé du peu de timidité des oiseaux : ils venaient manger presque dans son chapeau, comme dans nos prairies, ils viennent encore chercher leur nourriture sous les pieds des bœufs, qui ne leur ont jamais fait aucun mal.

Mais la sociabilité est un appétit, que tous les êtres ne peuvent pas satisfaire, comme la lionne amie du chien son compagnon, avec le premier aliment venu. Certains animaux ne sont pas assez sociables pour s’accommoder, faute de mieux, de la société de l’homme, alors même qu’il n’use avec eux que de bons traitements et qu’il ne les entoure que d’égards. Certains oiseaux refusent de manger en captivité ; un grand nombre ne s’accouplent pas, ou, s’ils lefont, ne se reproduisent pas ; parfois, s’ils ont des petits, ils les mangent comme pour les soustraire au sort dont ils gémissent euxmêmes : l’éléphant, la perdrix, le lièvre, sauf quelques exceptions individuelles, sont généralement dans ce cas ; les Polynésiens et beaucoup de races qui vivent près de nous, non pas en captivité, mais dans un état social qui leur semble, à tort, équivalent, présentent le même exemple.

La domestication des animaux a beaucoup plus de chance de réussite chez ceux qui ont le sentiment le plus large et le

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moins exclusif de la sociabilité ; la civilisation a de même plus de chance de se développer chez les races très sociables, que chez celles qui, dans leur sociabilité restreinte et exclusive, ne veulent vivre qu'avec leurs semblables, et surtout que chez les hommes qui vivent à l’état normal, sinon seuls au moins par petits groupes.

Les animaux que l’homme a le plus aisément où au moins le plus tôt domestiqués, sont précisément ceux qui forment en

liberté des associations nombreuses : le cheval, le bœuf, le

chien, le mouton, le lapin, ete. Tous ces animaux vivent en troupe, sous la conduite d’un chef, qui veille à l’entretien, à la sécurité de ses sujets. L’homme n’a eu qu’à entrer dans le troupeau, à y prendre la place du chef, à usurper son pouvoir, à cacher la tyrannie sous des bienfaits apparents et perfides, pour transformer la république animale en une autocratie taillée suivant ses caprices et son bon plaisir. Panem et circenses : c’est la formule non encore oubliée d’une recette, qui n'a pas été employée uniquement pour réduire en servi-

tude les troupeaux de quadrupèdes!

Certains animaux, j'allais dire certains hommes, trouvent d’ailleurs dans la servitude un plaisir et souvent un honneur. Le puceron (aphis formicarum vacca, disait Linné) paraît éprouver autant de plaisir que la fourmi, qui l’élève en troupeau pour traire le liquide sucré qu'il sécrète. D’autres fourmis se font non plus les vaches mais les abeilles d’autres fourmis : les claviger aveugles vivent en troupe, captifs dans les fourmilières ; chacun de ces animaux se gave de nourriture et rejette une sorte de miel dans la bouche de la fourmi. Une certaine punaise domestiquée par les fourmis leur sert

de bête de somme : elle traîne les feuilles. Un grillon au ser-

vice des mêmes maîtres leur sert de mineur et perfore leurs galeries. Sans l'attrait de la sociabilité, ces domestiques auraient dédaigné toutes ces places, et auraient préféré aux repas assurés de la servitude une vie plus aventureuse mais plus calme et plus solitaire.

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