CHAPITRE IV
LA DOMESTICATION
Modification du milieu social par la domestication. — Action de la domestication sur la fécondité. — Son action sur le système nerveux. — Langage chez les animaux domestiques. — La domestication annule les lois de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. — Ses avantages pour les animaux sont détruits par la fin toute humaine que l’homme lui donne.
Quoi qu’il en soit, la domestication crée un milieu social trop analogue à celui qui résulte de ce que l’homme appelle la civilisation, pour que nous ne cherchions pas à connaître les effets de ce nouveau milieu sur l’organisme.
Un des premiers effets de la domestication est de supprimer les dangers de la lutte pour la vie, et d’augmenter la nutrition de l'individu : une plante sauvage, arrachée de son milieu et plantée dans un jardin, prend un développement plus considérable qu’elle n’eût fait, si elle avait été livrée à elle-même. Pour la même raison, les races domestiques d'animaux arrivent à la maturité plus tôt que celles qui sont demeurées sauvages : la dentition se fait plus tôt. Comme la chaleur, la domestication semble hâter l’évolution biolegique ; aussi pourrait-on dire d’elle, comme de la civilisation, qu’elle représente la zone équatoriale dans le milieu social.
Le rut est plus fréquent, parfois même continu chez les animaux domestiques ; on a même observé dans les naissances chez les populations que nous nommons sauvages, une périodicité plus marquée et plus exclusivement en rapport avec les saisons, que chez les peuples civilisés ; encore ceux-ci pré-
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sentent-ils néanmoins un certain accroissement dans le nombre des conceptions à l’époque du printemps.
La fécondité des animaux domestiques est notablement plus grande que celle de leurs semblables restés sauvages ;
c’est ainsi que le lapin sauvage n’a que 4 portées annuelles,
de 4 à 8 petits chacune, tandis que le lapin domestique a 6 et 8 portées de 4 à 11 petits. Le sanglier de 4 à 8 petits par portée; le cochon domestique en a 8. La canne sauvage pond de 8 à 10 œufs; la canne domestique en pond de 80 à 100. Tandis que l’oie sauvage pond 5 à 8 œufs, l’oie domestique en pond 13 à 18. Les pigeons de volières sont beaucoup plus prolifiques que le pigeon de colombier. Partout la poule est plus féconde que la femelle de Gallus Bankiva. L’asperge cultivée donne elle-même beaucoup plus de grains que l’asperge sauvage.
La domestication diminue même la tendance à la stérilité, qu'ont souvent les métis : ainsi Dureau de la Maille assure, d’après l’étude de la littérature classique, que dans l'antiquité romaine le mulet commun était beaucoup plus difficile à produire qu’il n’est de nos jours. Des hybrides d’ægylops et de blé, qui sont généralement stériles, se sont cependant, depuis 1857, sous l’influence d’une culture attentive, propagés avec une progression rapide dans la fertilité, à chaque génération; de telle sorte qu'à la quatrième génération ces plantes, tout en gardant leurs caractères mixtes d'hybrides, étaient devenues aussi fertiles que le froment cultivé. Darwin pensait, de son côté, que nos diverses races de chiens aujourd’hui fécondes entre elles, descendent de plusieurs espèces sauvages, qui sont cependant peu fécondes entre elles tant qu’elles restent à l’état sauvage.
La domestication ne modifie-t-elle pas les humeurs et l’intimité même du milieu intérieur, de manière à changer la couleur des tissus charnus, aussi bien que leur goût et leur fumet ?
Mais la domestication, comme la civilisation, agit d’une ma-