‹ La vie des sociétésChapitre 26 sur 208 · ACTION SUR LE SYSTÈME NERVEUX · texte numérisé non relu

ACTION SUR LE SYSTÈME NERVEUX

nière bien autrement importante et capitale sur le système nerveux : l’absence de lutte et le fait d’être à l’abri des heurts trop violents, empêchent la sensibilité d’être émoussée par le rude frottement des concurrents ; cette propriété semble s’aftiner. Certains sens perdent, il est vrai, de leur acuité, parce que la domestication, comme la civilisation, leur donne des loisirs : l'oreille de l’animal domestiqué devient tombante, parce que l’animal n’est plus toujours sur le qui-vive, comme dans la vie sauvage ; le sens de la vue perd également un peu de sa profondeur et de sa pénétration ; il en est de même de l’odorat. Si les sens perdent en puissance, ils semblent, en revanche, éprouver des sensations moins intenses, mais plus variées, plus nombreuses : le goût, le tact s’affinent ; les sens sont, en un mot, moins violemment irrités que dans la vie sauvage, mais ils sont, pour ainsi dire, à chaque instant, chatouillés par quelque sensation nouvelle ; or l’action réflexe transforme toutes ces sensations en autant d'idées, sulvant ce vieil adage, Miilest in intellectu quod prius non fuerit in sensu : l’idéation augmente donc. Les idées deviennent plus abondantes ; les moyens ordinaires d’expression ne sufisent plus à leur écoulement, et l’animal finit par décharger sa pensée sous forme de nouvelles émissions de force, de nouvelles expressions rendues par de nouveaux organes : le chien domestique seul aboie. C’est sous la même pression des idées, accumulées dans son cerveau par les premières ébauches de la civilisation, que l’homme, cessant de trouver dans les grognements simiens un canal d'échappement suffisant pour sa pensée, utilisa les mouvements de sa langue, les fit servir à des gestes supplémentaires et franchit, sans se douter de l’importance de l'innovation qui venait d’être faite, cette barrière considérable du langage articulé, qui devait être la première et qui est restée jusqu'ici la seule séparation capitale entre les autres animaux et lui.

La domestication a sur le devenir des espèces une action qu’il était aisé de prévoir : tandis que, dans la nature, la

DS LA DOMESTICATION

sélection et la survivance des plus aptes assurent le développement de toutes les modifications utiles à leur porteur, et au contraire l’extinction de toutes celles qui lui seraient nuisibles, ici il en est tout autrement. Il n’y a point de lutte, puisque l’homme suffit à nourrir, à loger ses animaux domestiques , à les défendre contre leurs ennemis, et que tous, d’ailleurs, sont égaux entre eux sous le même joug de la servitude. Il n’y à donc point de caractère utile ou désavantageux dans la lutte, parmi toutes les modifications qui peuvent accidentellement se présenter. Qu'il plaise à l’homme, maniant la sélection artificielle, de développer un caractère quelconque, ce caractère, fût-1l désavantageux dans la lutte naturelle, ne manquera pas de se perpétuer dans l’espèce, tant que le caprice de l’éleveur en décidera ainsi. — L’espèce domestique se trouve alors affolée ; elle n’est plus maintenue et réglée, comme dans la nature, par la loi du plus utile. C’est ainsi qu'ont été en quelque sorte créés par l’homme ces lapins, /opes ou demi-lopes caractérisés par deux oreilles tombantes ou par une seule, les pigeons à grosse gorge, etc. Ces modifications dépassent d’ailleurs les limites que l’homme se proposait d'atteindre, parce que, en vertu de la loi des variations corrélatives si bien reconnue par Darwin, il arrive que le caractère spécial auquel l’homme s’attache, entraîne avec lui d’autres et quelquefois plus importantes modifications, sur lesquelles il n’avait pas compté. — C’est ainsi que chez les lapins lopes et demi-lopes le crâne se déforme des deux côtés ou d’un seul côté correspondant à l'oreille allongée et tombante ; que chez le pigeon grosse-sorge, le nombre des vertèbres augmente ; que le crâne se perfore chez la poule de Padoue; que les caroncules, le jabot se modifient chez quelques oiseaux ; enfin, que chez plusieurs végétaux, où le jardinier s’était uniquement appliqué à modifier la fleur, des modifications corrélatives sont survenues dans la graine ou dans le fruit. |

Le milieu social créé par la domestication serait toujours

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