ÉVOLUTION NON RÉVOLUTION
trop stable, s’immobilisent dans le moule héréditaire des ancêtres et ne progressent plus. Mieux partagées sont les sociétés en équilibre instable, que la tradition enchaîne moins étroitement à l’atavisme et qui, se pliant avec sou- plesse aux modifications successives du milieu, s’acheminent ainsi sur la voie du progrès, sans jamais s’arrêter.
L’hérédité a cependant tellement d’influence sur nos organes, l’habitude donne si facilement à notre système nerveux comme un pli ineffaçable, que la routine semble être une propriété naturelle à l’homme. Elle est surtout le propre de l’homme ignorant. L’éducation, et une éducation volontairement dirigée dans une direction choisie d'avance, est seule capable de vaincre cette routine, que, par un euphémisme qui sert notre paresse, nous décorons du nom d’esprit de tradition. « Ce qui est le plus difficile, dit avec raison Bagehot, ce n’est pas de conquérir une loi durable, c’est d’en sortir. Ce n’est pas d'obtenir un noyau de coutumes, c’est de le briser. » Bukle avait déjà dit : « Toutes les grandes réformes qui ont été accomplies ont consisté, non à faire quelque chose de nouveau, mais à défaire quelque chose de vieux. Les additions les plus précieuses faites à la législation ont été des lois qui détruisaient la législation précédente, et les meilleures lois qui ont été rendues ont été celles qui abrogeaient les lois antérieures. »
La transformation du corps social est donc fatale; car la loi de transformisme est générale. Mais cette modification doit se faire par voie d'évolution et non de révolution : elle doit se faire lentement !
VE
Le temps. — Son importance. — L'évolution ne peut être brusque. — Nécessité des transitions. — Impossibilité de passer brusquement du bas au haut de l’échelle de la civilisation. — Consensus de l'opinion publique. — Son action réciproque sur le milieu social. — Son omnipotence.
Le temps! c’est là un élément dont la nature est riche; rien ne la presse. Il n’en n’est pas de même de nous qui sa-
vons n'avoir qu'un jour à vivre ; mais, quelque désir que nous
en ayons, il n’est pas malheureusement au pouvoir de l’homme de brusquer sur la scène de l’histoire la succession des tableaux que la nature tient en réserve pour des spectateurs qui ne sont pas encore nés, qui ne viendront que lorsque nous aurons depuis longtemps quitté le théâtre où nous sommes tour à tour acteurs et spectateurs.
C’est pour avoir méconnu cette obligation du temps et d’une lente évolution, d’une véritable filière à parcourir, que tant de philanthropes, bercés par une illusion, ont cru qu’on pouvait apporter notre civilisation à des sauvages et les travestir du jour au lendemain sous sa livrée, comme on leur apporte un costume complet à la mode de Londres ou de Paris. Les sauvages qu’on a voulu trop brusquement tremper dans notre civilisation, comme dans un bain régnérateur qui devait effacer à tout jamais les traces de la barbarie dans laquelle ils étaient nés, sont retournés à leurs bois et à leurs coutumes primitives, comme ces loups qu’on prend jeunes, qu’on apprivoise et qui, devenus adultes, brisent leurs chaînes et retournent à la liberté. Des Australiens élevés à Londres, puis conduits plus tard dans leur patrie, ont donné cet exemple; le docteur Jourdanet m’a cité un fait semblable de la part d’une jeune Indienne qui, élevée chez lui à Mexico jusqu’à l’âge de dix-huit ans, avec toutes les
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