L'OPINION PUBLIQUE
recherches que comporte l’éducation d’une jeune fille du monde, s’enfuit un beau jour avec une bande d’Indiens nomades qui avait traversé la ville.
Lorsque Ia série des générations s’habitue petit à petit à la civilisation, elle ne le fait jamais brusquement; elle le fait plus où moins vite, mais elle procède toujours par petit acclimatement, autrement dit, le progrès se fait toujours par nuances et transitions, et jamais par un changement à vue.
Il faut, en un mot, pour qu’un progrès s’accomplisse, que l'opinion publique soit mûre pour le comprendre, pour en sentir le besoin, ne serait-ce que par une sorte d’instinct. Mais quand l’opinion publique est faite, 1l faut que ses vœux soient exécutés, car rien ne pourra l'empêcher de faire les réformes qu’elle veut et tout lui servira à les faire. Bukle à formulé cette nécessité de l’opinion publique dans les termes suivants : € C’est là l'erreur qu’ont toujours commise les plus ardents réformateurs, qui, dans leur désir d’arriver à leur but, ont permis an mouvement politique de devancer le mouvement intellectuel et qui, en renversant l’ordre nature], ne font qu'augmenter leurs souffrances ou celles de leurs descendants. Alors vient une nouvelle période de superstition et de despotisme, une nouvelle époque sombre, ajoutée aux annales de l’humanité, Si cela arrive, c’est parce que les hommes ne veulent pas attendre le moment favorable et s’en-
têtent à vouloir précipiter la marche des choses. »
Ce sont là des paroles extrêmement sages ; elles expriment une vérité incontestable ; mais tout le monde sait quel abus certains hommes politiques en ont fait et en font encore : « Attendons, l’opinion n’est pas mûre ; plus tard! » sont des lieux communs qui servent aujourd'hui d'arguments à ceux qui n’osent plus dire le mot « en arrière », qui est cependant sur leurs lèvres. Mais il n’est pas de vérité dont on ne puisse tirer un mauvais parti, et personne ne dira qu’il faut manger les fruits verts, sous prétexte qu'il y a des gens qui, ne trouvant jamais que le moment soit venu de les cueillir, les lais-
sent pourrir sur l’arbre. Rien ne se fait qu'avec l’opinion publique, et une masse de citoyens éclairés, livrés à eux-mêmes, font toujours mieux leurs propres affaires que quelques politiciens ne feraient celles d’une foule de gouvernés mal éclairés. & On s’attache trop, dit encore Bukle, aux particularités individuelles et trop peu au caractère du siècle dans lequel se meuvent ces individualités : écrivains qui ne s’aperçoivent pas que l’histoire de tout pays civilisé est l’histoire de son développement intellectuel ; que rois, hommes d’État et législateurs sont plus aptes à retarder qu’à précipiter; parce que, quelque grand que puisse être leur pouvoir, que sont-ils au plus? les représentants fortuits et insuffisants de l’esprit de leur siècle, parce qu’enfin, loin d’être à même de régler les mouvements de l’esprit national, ils n’en sont eux-mêmes que la plus infime partie et, qu’au point de vue général du progrès humain, on ne doit les regarder que comme des marionnettes qui se pavanent et frétillent sur une chétive scène éphémère, tandis qu’au delà d’eux, roulent à l’état de formation des principes et des idées qu’ils peuvent à peine concevolr, mais qui seuls dirigent un jour tout le cours des affaires humaines. »
J’ai tenu à citer ces passages de l’historien philosophe, parce qu’ils montrent bien à la fois l’importance du #ilieu social et la façon graduelle, progressive, évolutive, dont il se constitue. Il est impossible de marcher plus vite que ne marche elle-même l'opinion publique ; il est non moins impossible de ne pas la suivre. & C’est ainsi, dit Bukle, que dans tout pays qui jouit, ne serait-ce même que d’une liberté moyenne, échouera nécessairement tout système qui s’opposera à la marche des idées et accueillera des doctrines ou des institutions contraires & l'esprit du siècle. Dans une lutte de cette nature le résultat suprême n’est Jamais douteux ; car la force d’un gouvernement arbitraire ne dépend absolument que dun petit nombre d'individus, qui, quels que puissent être leurs talents, sont exposés après leur mort à n’avoir pour