ACTION DE LIMITATION SUR LE MILIEU SOCIAL
L'action de limitation sur les phénomènes sociaux est comparable à celle de la diffusion sur les gaz. — Contagion morale dans les lieux de réunion. — Influence réciproque du milieu social et de l'individu. — Contagion des réformes. — L’imitation est facteur du progrès.
Si la variabilité est la condition sine qua non du progrès des sociétés, 1l est une autre aptitude qui, commune à tous les animaux, est développée surtout chez les Primates et en particulier chez le premier d’entre eux, l’homme : il lui doit sa fortune rapide, mais aussi plus d’un des obstacles qu'il rencontre sur la route du progrès ; cette aptitude, c’est celle de l’imitation. C’est cette faculté, qui, comme la diffusion, dans un milieu gazeux, tend à équilibrer la tension des gaz, tend à équilibrer le milieu social dans toutes ses parties, à détruire l'originalité, à uniformiser les caractères d’une époque, d’un pays, d’une ville, d’un petit cercle d’amis.
Chaque homme est individuellement disposé à l’imitation, mais cette faculté atteint son maximum chez les hommes as-
semblés : les salles de spectacle et de réunions publiques, où
le moindre battement de mains, le moindre sifflet suffisent à soulever la salle dans un sens ou dans l’autre, en donnent la preuve : « L’atmosphère, dit Sarcey, est en quelque sorte imprégnée des opinions courantes ; vous subissez, presque toujours sans vous en douter, l'influence de ce milieu vivant ; vous êtes emporté par l’émotion de tous. » Le rire, les larmes,
CONTAGION MORALE. Th
la peur et même le courage se communiquent ainsi. C’est ainsi qu'il se fait à chaque époque, dans chaque petit ou grand cénacle, dans chaque petite église, un courant d’opinion, auquel peu d'hommes sont assez forts pour résister et qu’il est généralement dangereux de vouloir remonter. « Si vous voulez vous faire une réputation de sagesse, soyez toujours de la même opinion que la personne avec qui vous causez. » (Swift.
De cette tendance réciproque à l’imitation il résulte que, si la société tend à façonner les manières d'agir, les sentiments, les idées de l’individu, ces manières d’agir, ces sentiments, ces idées façconnent, à leur tour, la société par une influence réciproque de la partie sur le tout et du tout sur la partie.
C’est ainsi, par une véritable contagion s’exerçant dans le milieu social, que se propagent les idées, les découvertes, les coutumes utiles, les expressions, l’accent, les modes et tout ce qui fait le caractère distinctif d’un peuple ou d’une nation. C’est ainsi que, lorsqu'une réforme utile à été faite dans un pays, elle finit, en dépit des partis intéressés à s’y opposer, par en franchir les barrières et par s'étendre dans les pays voisins, comme ferait une épidémie en dépit de toutes les quarantaines. La révolution française a semé ses germes au cœur même des nations les plus abaissées par le despotisme, et la tendance au gouvernement parlementaire envahit au- Jourd’hui même les aristocraties !
Aucun progrès ne serait possible sans cette tendance à l’imitation. En vain une réforme se ferait-elle sur certains points, au bénéfice de quelques individus privilégiés ; la masse ne suivrait pas le mouvement et on ne verrait pas l’humanité s’avancer pas à pas, à la suite d'un petit nombre d'hommes placés à la tête de l’opinion publique, dans les sciences ou dans la philosophie : on ne verrait pas éclore, à toutes les époques, un certain nombre d’autres hommes suscités à leur tour par cette même opinion publique, qui semble alors trouver en eux son expression vivante et comme la traduction exacte de ses aspirations ou de ses tendances.
FE
L'imitation entretient également l’hérédité sociale, l’atavisme social et les superstitions. — Les superstitions, comme les monstruosités dans les autres organismes, sont dues à un arrêt de développement dans l’organisme social. — Quod superest.
Malheureusement cette tendance à l’imitation n’exerce pas son influence uniquement en faveur du progrès ; c’est aussi cette même faculté qui retient les hommes attachés et comme rivés aux coutumes, aux mœurs, aux institutions des époques précédentes, arrêtant ainsi l’humanité sur la route où elle devrait avancer, quand elle ne la force pas à rétrograder. C’est ainsi que, dans la nature organique, réapparaissent ou persistent par atavisme des organes ou des aptitudes qui existaient chez les ancêtres, mais qui sont devenus chez les générations actuelles aussi encombrants ou aussi inutiles qu'ils étaient favorables dans un autre milieu, en vue d’une adaptation différente.
Ce sentiment, décoré du nom de respect de la tradition, entretient dans le milieu social toutes ces superstitions qui encombrent notre atmosphère sociale et la rendent malsaine, comme la succession d’une série de générations se succédant dans une chambre confinée encombrerait son atmosphère de vaz irrespirables.
Nul exemple n’est plus propre que celui des superstitions à nous montrer qu'une société est bien un organisme en évolution : alors que tout a changé dans cet organisme, la superstition y représente ce qui est resté du passé (god superest), ce qui à subsisté comme une ruine debout au milieu de constructions modernes. L’étude des monstruosités chez les êtres vivants nous apprend que ce que nous désignons de ce nom n’est que la persistance anormale, chez l’individu arrivé à une certaine période de son existence, d’une disposition organique,