‹ La vie des sociétésChapitre 57 sur 208 · LES RELIGIONS · texte numérisé non relu

LES RELIGIONS

la rotation volontaire de la colonne vertébrale. Rien de tout cela n’a convaincu les adeptes du spiritisme, et l’on s'étonne de la persistance des superstitions!

Les grandes superstitions ou religions. — Absence de religiosité chez certains peuples. — Le ferment religieux et le vaccin de la science. — Contagion nerveuse. — Epidémies de folie religieuse au moyen âge et dans les temps modernes. — Les folies épidémiques sont en rapport avec le milieu social. — Folies épidémiques chez les animaux.— Sorcellerie animale.

Ce qui me surprend le plus, c’est que le grand nombre des jugements de cette nature, élaborés dans les cerveaux des humains, ne trouble pas davantage les qualités vivifiantes et stimulantes du milieu social. Il y a lieu de s’étonner, quand on songe à la puissance que prennent les superstitions, lorsqu'elles se systématisent et s'organisent sous le nom de religion et que l’on voit toute une classe d’hommes pontifier en leur nom et en leur faveur! Comme le dit avec raison M. de Quatrefages, qui n’en tire peut-être pas les mêmes conséquences que moi, « les influences religieuses semblent être au nombre de celles qui agissent avec le plus d'intensité, parce qu’elles entrainent une foule de pratiques et d’habitudes, qui modifient la vie sociale autant que la vie individuelle ». Ce qui m'étonne, c’est qu’en dépit de l’atavisme, de la tradition, en dépit de tous les efforts faits, de tout temps, par toutes les religions pour émasculer l'esprit humain, l’humanité ait cependant marché, à petits pas, mais enfin marché dans la voie de l’émancipation intellectuelle ; car les religions, toutes et quelque supériorité que se croient quelques-unes d’entre elles sur leurs rivales, sont, par essence, ennemies nées de tout progrès : à tous les prêtres de toutes les religions peut s’appliquer le mot de Diderot : « Lorsqu'un prêtre favorise une innovation,

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elle est mauvaise ; lorsqu'il s’y oppose, elle est bonne : j'en

appelle à l’histoire. C’est le contraire du peuple. » Mais ce grand penseur a donné en même temps l'explication de la vitalité de l’esprit humain en disant : « Les religions sont des folies, qui ne peuvent tenir contre l’impulsion constante de la nature, qui nous ramène sous sa loi. »

La religiosité n’est pas en effet naturelle à l’homme;

elle est si bien le produit artificiel d’une étape de la civilisa-

tion, elle est si peu la caractéristique d’un prétendu règne humain, que, d’après le témoignage non suspect en pareille matière de Livingstone lui-même, il y a des populations tout entières, chez qui le courageux et croyant pasteur n’a pu trouver la moindre trace d’un sentiment qui ressemble à la religiosité! Néanmoins la tendance à l’imitation est si forte, l’hérédité a tellement fixé l'amour de la superstition dans le cerveau des peuples atteints une première fois de religiosité, que, malgré le vaccin de la science, un grand nombre d’hommes, d’ailleurs éminents, n’échappent pas à la contagion : Tycho-Brahé croyait à l'influence fatidique du vendredi; Pascal regardait l’araignée comme un animal de mauvais augure. Tout le monde ne pourrait pas répondre, comme Walter Scott malade à un ami qui lui conseillait de se coucher sur une pierre polie, ramassée dans un certain ruisseau avec un rituel déterminé : « Je veux bien; mais, pour que ces pierres soient efficaces, il faut qu’elles aient été chauftées dans le jupon d’une veuve qui n’a jamais désiré se remarier. »

Encore les hommes éminents dont j'ai parlé et un grand nombre d’autres, que j’aurais pu citer pour avoir été touchés par la contagion, parce qu'ils vivaient, après tout, dans le mi- Leu social commun, n’ont-ils rien perdu de leur raison sur les autres points! Mais ce sont là des privilégiés. L'action du milieu social s’exerce avec une bien autre rigueur chez ceux qui ne sont pas protégés, comme eux, par une grande puissance d'esprit. Il est peu d'hommes qui échappent complètement aux idées de leur temps ; peut-être, après tout, faut-il

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