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vent plus de notre temps : comme le remarque le professeur Ball, « les idées religieuses acquièrent une prédominance marquée aux époques d’agitation, de lutte, de réformes. C’est surtout aux moments où les religions se fondent et s’écroulent, que s’exaltent certains esprits, qui sont en assez grand nombre pour fournir un affluent considérable au fleuve de l’aliénation mentale : nous sommes dans un de ces moments. » On peut dire d’ailleurs que de même que, suivant l’heureuse expression de ce savant, € la folie du malade n’est que l’hypertrophie de son caractère normal, » de même le caractère dominant de la folie, à une certaine époque, dans un certain pays, dans un milieu donné, est l’hypertrophie du caractère dominant de ce milieu social : au moyen âge la sorcellerie, l’alchimie, l'astrologie suffisaient à faire tourner les têtes; plus tard ce furent la vapeur, les chemins de fer etla recherche du mouvement perpétuel ; aujourd’hui l'électricité, la police et la politique tiennent la corde. En présence des progrès de la science, la religion, qui se sent menacée, reprend en outre son empire et la folie religieuse reprend sa place : une véritable épidémie, celle dont je parlais tout à l’heure, éclata en Irlande, il y a quelques années, à la suite de prédications fanatiques ; les délires religieux, rappelant par leur caractère épidémique la folle du moyen âge, s’observent encore en Orient. Le D’ Zambaco, de Constantinople, a décrit : « les contorsions du corps dans tous les sens, les contractions grimaçantes de la face exprimant l'horreur, la frayeur, la menace, le pathétisme ; les
rires sardoniques avec grincement des dents ; les pleurs, les
sanglots, les véritables accès hystériques de tous les stades, depuis l’arc jusqu’à l’extase ; la catalepsie, les mouvements choréiques de la tête et des muscles du larynx avec cris aigus ; les attaques épileptoïdes, les cris émanant de poitrines haletantes, accompagnés d’arrachement de cheveux et de déchirements d'habits; » tableau fidèle de ce qui se passait chez nous au moyen âge; rien n'y manque, pas même la scène de l’exorcisme. « Le cheh, dit-il, va s’accroupir successive-
ment en face de quelques assistants. Il tient à la main un chapelet et, récitant des prières à voix basse, il souffle par intervalles, avec toute la force de ses poumons, sur la région cardiaque deñl’exorcisé. A chaque souffle du cheh, qui retentit comme s’il sortait d’un tuyau métallique, le catéchisé tressaille. »
Comme exemple de ce mélange de superstitions dont je parlais tout à l'heure, mélange où, loin de s’annuler les unes les autres, elles semblent se donner réciproquement une force nouvelle, on voit les musulmans boire alors avec ferveur les eaux miraculeuses des chrétiens, allumer des cierges à leurs sources et « s’adresser même à l’eau de Lourdes, dont il y a une succursale à Constantinople depuis quelques années ».
Dans ce même pays les membres de la secte des Rafaïs tombent en convulsion, l’écume aux lèvres, après avoir « sauté, dansé, oscillé dans tous les sens et crié sur tous les tons pendant des heures entières! Lorsque leur frénésie a atteint son apogée, ils sont tellement analgésiques, qu’ils se percent la peau, les membres et même le tronc avec des broches acérées, sans ressentir aucune souffrance ; ils avalent des morceaux de verre, des scorpions vivants, des feuilles de cactus armées de leurs épines, etc. »
Des scènes non moins hideuses ont lieu encore aujourd’hui en Perse, à l’époque de la cérémonié de Mouharrem, en mémoire de l’assassinat des fils d’Ali par Vesid l’an 61 de l’hégire, le dixième jour du mois arabe Mouharrem. Le D’ Zambaco décrit ainsi les scènes qui rappellent nos flagellants et les frères de la Passion en Espagne : « Cependant, une musique composée de tambours, de timbales et de quelques néis (sortes de flageolets en roseau) discordants, produit un vacarme effrayant. La foule s’agite, se lamente et commence à se livrer à des contorsions sinistres ; le mot « Ali », en une cadence lugubre, sort de mille poitrines, tandis que défilent des hommes nus jusqu’à la ceinture, tenant dans ëhaque main des tronçons de grosse chaîne en fer, dont ils se frappent le
dos de toutes leurs forces, sur le rythme des tambours. Bientôt leur peau apparaîtra noire d’ecchymoses. La procession s'arrête ; une nouvelle tête-vénérable harangue la foule et jette l’anathème sur Vézid, et la foule répond par un Amine prolongé. On conçoit comment, après deux heures d’une telle excitation nerveuse, les pénitents, qui se sout rangés en deux lignes que sépare la foule qui encombre la vaste allée du pare, forment une double chaîne continue de furieux difficiles à maintenir. Chacun d’eux se cramponne d’une main à la ceinture de celui qui le précède, tandis que de l’autre, armée du cimeterre, 1l se porte sur la tête nue et rasée des coups violents et répétés. Le sang coule à flots et rougit les costumes blancs. Les fanatiques, les yeux hagards, la bouche écumante, la tête sillonnée de profondes entailles, le visage couvert de sang, vociférant les cris de « Ali », s’avancent, en se traînant les uns vers les autres, dans un balancement infernal. Les cris sauvages poussés par cette horde d’enragés et renforcés par ceux des assistants, les bruits sourds des tambours et des poitrines percutés en cadence; les noms « Ali! Hussein ! Hassan! » jetés par des voix discordantes, éraillées, les sanglots des assistants qui se croient, à la fin, obligés de prendre part à cette désolation, la clarté vacillante et fumante des torches, tout cela constitue le spectacle le plus effrayant et le plus hideux que l’imagination puisse concevoir. »
Les sectes mystiques de Russie vont plus loin encore dans l’aliénation mentale : les fuyards (biegouny), les mutilateurs (prigouny), les muets (moltchalniki), les sauteurs (skoptzy), les christs se disputent la palme du terrible et du grotesque à la fois. &« Les hommes, dit M. Tsakny, se mettent en rond, les femmes les entourent en formant un cercle concentrique. Les uns et les autres tournent en chantant et en frappant du pied en cadence, les hommes dans la direction du soleil, les femmes en sens contraire ; la vitesse des mouvements va s’accroissant, et avec elle, la violence des sanglots. Tout à coup, les rangs se rompent et les christs se mettent à tourner sur place, cha-
cun séparément, les hommes à droite, les femmes à gauche, avec une telle rapidité qu'on ne peut distinguer leur figure. Pendant ce temps les sanglots sont de plus en plus bruyants. L’exaltation des croyants augmente peu à peu; ils se mettent à courir et à tourner de tous côtés, à se poursuivre, à se pousser ; 1ls tombent et se relèvent pour recommencer. Tout à coup, quelqu'un s’écrie ‘: « IT vient, il vient ! le Saint-Esprit! » Et alors les assistants, inspirés, de prophétiser, de réciter des vers, de siffler, de crier ; d’où résulte, en général, un vacarme épouvantable. »
Les skoptzy pratiquent sur eux-mêmes la castration. « Au milieu du dix-neuvième siècle, des centaines de paysans de la Russie centrale, sous l’influence de l’exaltation religieuse, se mutilaient, eux et leurs familles, hommes, femmes et enfants. Cette mesure extrême de salut fut toujours précédée d’un état psychique tout particulier, l’homme commençant à s’adonner à la prière, au jeûne, devenant mécontent de ce qui l’entoure, méfiant ; recherchant enfin la solitude et rêvant d'entrer dans un couvent. »
D’autres, nihilistes spéciaux, refusent tout impôt, tout commerce, tout acte social. On a vu des sectes se jeter volontairement dans les flammes. Tous ces faits sont à rapprocher du Vaudoux d'Afrique, de Tigritier d’Abyssinie, des épidémies convulsives de Madagascar et de Sibérie, du lata de Java, des danses des Sioux, etc. (1).
(1) Voir Géographie médicale, loc. cit.