‹ La vie des sociétésChapitre 72 sur 208 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les villes sont les points d’ossification dans l'organisme social. — Elles sont la caractéristique de la civilisation d’un peuple. — Chiffre moyen de leur population. — L’accroïssement de leur population se fait plus vite que celui de la population totale d’un pays. — Leur mode de formation et d’accroissement par immigration plutôt que par une prédominance des naissances sur les décès. — Causes de l'immigration dans les villes : salaires, plaisirs, facilité des communications. — Puissance de la centralisation excessive. — Déceptions.

« Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine, » dit J.-J. Rousseau. Il est vrai que Herder lui répond : « Ce sont les camps retranchés de la civilisation. » La vérité est que le milieu social recoit, dans les villes, une modification capitale. Herder et Jean-Jacques avaient raison l’un et l’autre ; c’est à nous qu'il appartient, grâce à l'hygiène et à la décentralisation, de jouir du bénéfice des villes tout en nous mettant à Pabri de leurs dangers.

Herder avait évidemment raison, car partout le nombre et l'étendue des grandes villes sont, en quelque sorte, le critérium de la civilisation. Comme Mougeolle le dit avec raison, les points d’ossification de l’organisme social sont d’abord représentés par quelques cabanes éparses ; elles s’agglomèrent de plus en plus; la ville prend naissance et se sépare de la campagne ; la différenciation urbaine s’accentue de plus en plus par division du travail. Une fois que la ville est constituée, elle augmente, comme la population totale de tout

pays, avec la civilisation ; elle est donc, comme la densité de la population, une caractéristique de la civilisation; elle augmente même plus vite que cette densité, et le nombre, la grandeur des villes sont une meilleure caractéristique de la civilisation d’un peuple que la densité de sa population. Ainsi, comme le remarque Mougeolle, en trente ans l’agglomération parisienne à doublé, tandis que, dans le même temps, la population de la France ne s’est accrue que de un huitième : la population de Paris, qui en 1836 était 868.000 habitants, était en 1866 de 1.825.000 habitants.

D'une manière générale, le nombre des grandes villes va en augmentant dans le monde entier. Une statistique récente, due à MM. Béhin et Wagner, fixe à 164 pour le monde entier le nombre des cités ayant au moins 1.000.000 habitants ; 9 villes ont plus de 1 million d'habitants ; 12 ont entre 1 million et 500.000 habitants ; on compte 20 villes de 3 à 400.000 habitants ; 33 de 2 à 300.000 habitants ; 90 de 100 à 200.000 habitants. L'ensemble de la population de ces grandes villes comprend 50 millions d'habitants, c’est-à-dire le vingt-huitième de la population du globe.

L'importance des villes varie d’ailleurs suivant les pays : la population #oyenne d’une ville est, en Angleterre, de 47.770 habitants ; en France, de 32.250 ; en Prusse, de 19.685; en Suède, de 5.849.

En 1789, d’après les renseignements publiés par 7 Économiste et reproduits par /’Homine, Paris comptait 650.000 habitants, et il n’y avait en France qu'une seule autre ville de 100.000 âmes : c'était Lyon. Lille, qui a aujourd’hui 170.000 habitants, n’en avait que 13.000, et Saint-Étienne, qui en a 126.000, était une pauvre cité de 9.000 âmes. Londres ne renfermait pas 1 million d'habitants. Cinquante ans plus tard, vers 1840, le mouvement de progression des villes s'était accentué, mais encore avec une lenteur bien grande relativement à ce qui se passe sous nos yeux.

Ainsi, en 1836, la population de Paris n’atteignait pas

MODE D’ACCROISSEMENT. 11e

900.000 âmes, ni celle de Londres 1.500.000 ; Bordeaux n’arrivait qu'à 99.000 âmes; Lyon et Marseille, qu'à 150.000 ; Berlin était une capitale de 250.000 âmes, c’est-à-dire ayant 100.000 âmes de moins que Lyon aujourd’hui; Vienne ne comptait que 300.000 habitants. Si nous franchissons l’Atlantique, nous aurons à signaler des différences plus saisissantes encore.

Le recensement de 1836 attribue à New-York 270.000 âmes ; celui de 1880, 1.206.000 ; à Brooklyn, 20.000, contre 556.000 en 1880 ; à Saint-Louis, 10.000 âmes, contre 350.000 ; à Philadelphie, 190.000 contre 847.000 ; enfin Chicago, inconnu en 1836, est actuellement une ville de 500.000 âmes.

En 1882, on comptait en Europe quatre villes ayant plus d’un million d'habitants : Londres, 3.833.440; Paris 2.225.910 ; Berlin, 1.222.550 ; Vienne, 1.103.110. Venaient ensuite Saint-Pétersbourg avec 876.570 habitants ; Moscou et Constantinople avec 600.000 âmes ; Glascow et Liverpool avec plus de 500.000 âmes ; Naples et Manchester avec plus de 400.000 âmes. Puis dix villes ayant plus de 300.000 âmes : Lyon, Birmingham, Marseille, Madrid, Buda-Pesth, Amsterdam, Varsovie, Dublin, Rome et au moins quinze villes ayant plus de 200.000 âmes.

Il importe cependant de distinguer le mode d’accroissement de la population totale d’un pays de celui de ses villes et, surtout en France, du mode d’accroissement de sa ville prineipale : tandis que, pour la France, l’augmentation totale de la population résulte d’un excédent des naissances sur les décès, autrement dit d’une véritable économie d’hommes, l’accroissement des villes, surtout celui des grandes villes et principalement celui de Paris, se fait non pas par une économie, par une épargne, mais, pour continuer la comparaison, par une émission, par un placement fait dans les villes par la population tout entière. En d’autres termes, les grandes villes s’accroissent non par un excédent des naissances sur les décès, mais par une véritable immigration ; car les naissances sont, dans les grandes

ea

= = Le

villes, inférieures aux décès dans le rapport 92.73 naissances à 100 décès. Les immigrés sont, à Paris, dans le rapport de 6.253 sur 10.000 ;c’est-à-dire que sur 10.000 habitants, à Paris, 3.747 sont nés dans cette ville et 6.253 y sont venus. Les natifs ne représentent que le tiers de la population ; les deux tiers sont immigrés. Voilà pourquoi la population du département de la Seine s’accroît, chaque année, de 306 sur 10.000 habitants, tandis que celle de la France entière ne s’accroît que de 35 sur 10.000.

Ces immigrants viennent des campagnes, qui se dépeuplent ainsi au profit des villes. Nombreuses sont les causes de ce grand courant : la facilité des transports ; le chemin de fer, qui passe à portée du village et qui en quelques heures transporte dans la ville, crée, chez quelques individus, une véritable suggestion : ils partent, un peu comme partent les oiseaux migrateurs, pour partir, pour aller à la ville, sans trop savoir au juste pourquoi. Ceux qui raisonnent, sont attirés par l’industrie des villes, par la plus-value des salaires, qui les séduit, parce qu'ils ne réfléchissent pas à l'élévation correspondante des dépenses ; d’autres sont tentés par le plus grand nombre et la plus grande facilité des plaisirs. Quelques-uns ont été charmés par la ville, pendant leur vie de garnison ; tous obéissent à l'impulsion de cette centralisation administrative, qui fait actuellement le malheur de la France et qui est la principale cause du malaise général qu'éprouve la société dans notre pays.

La plupart s’attendent à rencontrer la fortune et la vie facile, sans se douter que ce sont la misère et la lutte autrement âpre que dans les campagnes, qui les attendent ; si tous ces campagnards, quittant le grand air pour la ville, pouvaient consulter les registres du bureau de bienfaisance de Paris, ils verraient que, sur 1.000 indigents, les natifs de Paris et du département de la Seine n’en fournissent que 227, tandis que la province en fournit 706! 67 sont fournis par l'étranger.

gt

j ce ” : Le a v se LL

ex:

Page 1