‹ La vie des sociétésChapitre 77 sur 208 · DÉCENTRALISATION NÉCESSAIRE · texte numérisé non relu

DÉCENTRALISATION NÉCESSAIRE

qui auralent pu et dû évoluer, rendre et produire dans Le milieu provincial, en conservant leur originalité, leur saveur de terroir, sont venues se perdre dans l’immense quantité de force consommée à Paris, si toutefois elles ont eu la chance de ne pas être détruites en route par tous les barrages, par tous Les obstacles qu’elles ont rencontrés sur leur chemin.

« Combien, dit Bagehot, d’existences perdues! Combien de corps épuisés! Combien d’esprits ruinés! Combien de misères affectant la gaieté! Combien de gaietés qui se sentent misérables! Combien de peines, d’affliction! Combien de maladies dévorantes transmises de génération en génération! Combien d’esprits sont réduits à l’impuissance par une incessante anxiété! Combien d’imaginations fécondes, qui auraient laissé quelque chose au genre humain, sont enchaînées par des soucis vulgaires! Quel faible parti chaque homme tire de luimême, en comparaison de ce qu’il en pourrait tirer! Combien y a-t-1l eu dans le monde d’Irlandes, où les hommes auraient été contents et heureux, s'ils avaient été seulement moins nombreux! Combien y aurait-il eu plus d’Irlandes encore, si le nombre des malheureux n'avait été maintenu dans certaines limites par l’infanticide, le vice et la misère! »

T1 se passe, pour les intelligences, quelque chose d’analogue à ce qui aurait lieu pour l'irrigation de nos campagnes, s1 toute l’eau qui tombe sur les montagnes ou les collines de la France était drainée savamment et conduite par de longs tuyaux dans les crandes villes, où sa force motrice actionnerait de puissantes machines. La prospérité industrielle des villes s’en trouverait peut-être très bien, mais la province et, après tout, la France, seraient ruinées! C’est là une des conséquences déplorables de cette funeste centralisation, qui nous paralyse et dont il est à craindre que nous ne soyons pas près de sortir.

Il est donc urgent de décentraliser, dans le domaine intellectuel aussi bien que dans le domaine administratif. Il est absolument nécessaire de rendre La vie à nos belles provinces si

pleines de bons éléments et d’éléments qui varient dans chacune d’elles. Combien cette apparente bigarrure, qui ne serait autre chose qu'une naturelle diversité, serait préférable à notre monotone uniformité! Décentralisons donc et que Taine ne puisse plus dire : « Il y a deux peuples en France, la province et Paris : l’un qui dîne, dort, bâille, écoute ; l’autre qui pense, veille et parle : le premier traîné par le second comme un escargot par un papillon. » Cette boutade est malheureusement vraie, et le seul remède à cet état, c’est de créer, dans chaque province, de petits centres autonomes dans le domaine de la science, de la littérature et de l’administration. Il faut, par mille moyens, susciter la vie dans les campagnes et dans les villes de province; sans quoi, je le répète, notre organisme social périra par congestion cérébrale.

Je n’en veux pour preuve que la fréquence comparée de l’alHénation mentale ou des suicides dans les villes et dans les campagnes : tandis que le nombre des suicides est de 6,4 pour 100.000 habitants en Angleterre, il est à Londres de 9,1. En Danemark, sur 100.000 habitants, on observe dans le pays tout entier 30 suicides ; ce nombre est 37 pour Copenhague, 30 pour les villes de province et 23 pour les campa.gnes. Pour 110 suicides en France on en observe 646 à Paris, et pour 123 en Prusse, 212 à Berlin. La proportion est la même pour l’aliénation mentale : elle atteint 1 habitant sur 302 à Paris et 1 sur 147 habitants dans les campagnes environnantes ; elle atteint 1 sur 500 à Nancy et 1 sur 1.438 dans le reste du département de la Meurthe.

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