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LES COUCHEURS DE BERLIN

augmenter leurs modestes ressources, de loger ce qu’on nomme des coucheurs. Dans une étude sur les logements insalubres faite par Pistor, au congrès de Stuttgart, l’auteur s'exprime ainsi : € Certaines familles logent de 6 à 8 locataires, qu’elles mettent coucher tantôt avec elles dans leur seule pièce, qui

est exiguë, basse et sordide, tantôt dans une misérable cave,

tantôt enfin dans un galetas situé sous le rampant du toit. Entassés les uns contre les autres sur de la paille, ces coucheurs respirent une atmosphère indescriptible en disposant tout au plus chacun de 21/2 à 31/2 mètres cubes d’air. &« On devine tout ce que cette promiscuité entre la famille du logeur et ses locataires peut engendrer d’immoralité, d’autant plus que souvent le chef de famille va travailler la nuit et le locataire le jour. Il n’est pas rare alors de voir la syphilis transmise à la femme et ensuite par cette dernière à son mari ou bien encore à de jeunes filles de onze à quatorze ans, qui ont eu, du consentement de leurs parents, des rapports sexuels avec les locataires de nuit. Assez souvent, le mari autorise des relations adultères entre sa femme et ses hôtes. On prétend même que, dans la Prusse rhénane, beaucoup de contrats de sous-location prévoient cyniquement ce cas, en stipulant une rétribution suffisante, payée en espèces sonnantes. »

À Berlin, en 1875, d’après le D' Bex, 44.708 ménages représentant environ le cinquième de la population, logeaient ainsi 78.698 individus coucheurs, dont 18.124 femmes. Groltdammer cite des garnis berlinois où les coucheurs n’ont que 3 mètres cubes d’air et sont étendus sur une paille fétide!

À Londres, d’après une enquête de M. Bright, sur 100 familles, 41 n’ont gw'une chambre et 37 en ont deux; 78 % de la population se trouvent ainsi dans des conditions déplorables.

Sir James Paget, pour se rendre compte de l'influence du séjour dans la ville sur la santé des ouvriers, a relevé les livres des sociétés de secours mutuels, qui sont bien plus nombreuses en Angleterre que chez nous. Suivant lui, la morbidité de la population anglaise faisant partie de ces sociétés

se traduit par une perte annuelle de travail égale à environ 9 jours pour les hommes et à un peu plus pour les femmes. En somme, la perte annuelle par suite de maladie est, pour les hommes, de 9.692.505 semaines de travail et de 10.592.761 pour les femmes ; au total, 20 millions de semaines pour les deux sexes.

En France, M. le D' Rochard a évalué à 1 milliard 649 millions la perte annuelle causée par la maladie et par la mort dans les hôpitaux et au dehors.

Il ne faut donc voir dans les boulevards, dans les riches constructions de nos grandes villes, qu’un décor propre à émerveiller le touriste. Soulevez le travestissement doré, vous verrez les haïllons et, sous les haïllons, l’ulcère du paupérisme, qui ronge le corps social! Le philanthrope qui flâne sur les grands boulevards, en dégustant un fin havane, peut se féliciter d’avoir contribué à l’extinction du paupérisme ; les beaux quartiers ont en effet vu le nombre de leurs pauvres diminuer, mais ce n’est là qu’un trompe-l’œil : 1l y a des élégants à prix réduits, qui croient s'être mis en règle avec la propreté, en ne changeant de leur linge que ce qui se voit ; mais les dessous seraient moins corrects! la grande ville a fait de même disparaître le paupérisme des parties que l’on voit; mais ses dessous, ses bas-fonds, ce que le bourgeois ne va jamais voir! C’est là qu’elle entasse le pauvre dans des conditions beaucoup plus malsaines qu'avant! c’est là que la pauvreté, accrue par la pauvreté voisine, s’élève à je ne sais quelle puissance non calculable!

Autrefois une sélection aussi funeste n'existait pas : le pauvre vivait à côté du riche et chacun gagnait à ce voisinage. De ce milieu créé pour chacun d’eux résultat une tendance à l'équilibre : le pauvre réagissait davantage ; son amour-propre aidant, il imitait la propreté de son voisin; le riche était moins facilement hypnotisé dans son égoïsme ; la vue d’un moins heureux le rendait lui-même meilleur, et tous deux pouvaient, en s’appréciant, oublier moins facile-

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